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Ce soir, j’ai décidé de faire quelque chose de différent. Je ne suis pas rentrée chez moi directement après la colonie, comme d’habitude. J’ai pris le métro jusqu’à l’hôtel Ritz, en centre ville. Les dorures baroques de sa façade luisent encore doucement malgré la pluie de la semaine dernière. J’ai pris l’ascenseur jusqu’au toit. Il y a une gigantesque piscine là-haut, un sauna, un hammam, et avant il y avait aussi une terrasse avec des bains de soleil pour se prélasser. Ils ont mis des vitres tout autour et de l’air climatisé. Personne ne bronze plus de nos jours ; c’est trop dangereux. L’exposition trop longue aux rayons du soleil sous la trop fine couche d’ozone entraîne immédiatement cancers de la peau et autres réjouissances. Combien de temps nous disait-on, à l’école ? Une heure ? Une heure par jour d’exposition maximum. Ce qui comprend les trajets jusqu’au métro ou à l’épicerie. La terrasse du Ritz est donc devenue une verrière géante d’où on a une vue splendide sur la ville.
Je m’attable devant un Coca à une petite table collée à la vitre. En baissant les yeux, j’aperçois les rares passants qui se pressent à mes pieds. Les tours des proches banlieues hérissent de pointes élégantes la ligne d’horizon que je fixe d’un œil satisfait. Je m’apprête à boire une gorgée de mon Coca quand je me ravise et appelle le serveur : « Une coupe de champagne, s’il vous plaît ». Je la déguste en silence et en souriant, le regard rivé au gris du ciel, tout à ma joie nouvelle. C’est un jour de fête, aujourd’hui : je ne suis plus seule.
Ca s’est passé au moment de la pause de midi. Je mâchonnais mon taboulé industriel en repensant au film que j’avais vu la veille. Soudain, le type du service informatique a poussé la porte de mon bureau. Je l’ai regardé, surprise, la fourchette en l’air.
-Bonjour, je suis désolé d’interrompre votre déjeuner, mais je viens effectuer une visite de contrôle de votre matériel informatique. Ne vous dérangez pas pour moi, j’en ai pour une minute.
Je me pousse pour lui faire de la place devant l’ordinateur et m’installe à l’autre bout de mon bureau. Quel emmerdeur ! Et ma pause déjeuner alors ? C’est sacré, bordel ! Le voilà qui se penche sous la table pour tripatouiller des fils et des bidules. Il relève la tête :
-Vous pourriez venir voir une seconde ? Je crois que votre unité centrale a un souci.
Exaspérée, je m’agenouille à grand peine et le rejoins sous le bureau. Il tient une clé USB dans sa main. Il parle d’une voix sans timbre, saccadée et comme agacée :
-Tenez. Ne la perdez pas, c’est très important. Ne l’installez pas au bureau ; ne l’utilisez que depuis votre ordinateur personnel. Vous vous rappelez quand vous me l’avez apporté il y a un mois pour un problème de virus ? Le virus, c’est nous qui vous l’avions envoyé. En réparant votre ordinateur, j’y ai glissé de quoi le protéger efficacement.
-Le protéger de quoi ?
-Vous regarderez ce qu’il y a sur cette clé ce soir tranquillement chez vous. Puis, quand vous aurez pris votre décision, vous enverrez un mail à adam.xyx@gmail.com. adam.xyx, à Gmail. Vous vous rappellerez ?
J’acquiesce, médusée. Il se relève.
-Pas besoin de souligner que cette conversation n’a jamais eu lieu, tout comme cette clé et Adam n’existent pas. D’ailleurs, à qui pourriez-vous en parler ?
Son ton se radoucit un peu.
-Vous n’êtes pas seule, vous savez.
Il quitte mon bureau en refermant doucement la porte derrière lui. Je reste abasourdie, la fourchette dans une main, dans l’autre la clé USB dont l’enveloppe métallisée scintille contre ma peau.