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Je suis allée voir le médecin ce matin, comme « conseillé » par la Reine. J'ai consulté celui de la fourmilière, qui a un cabinet au douzième étage. C'est un petit homme presque chauve, aux grands yeux fatigués derrière des lunettes rondes. Détail intéressant, il est en sous-vêtements sous sa longue blouse blanche. C'est lui qui me le dit d'emblée, en me demandant de l'excuser, mais il fait une chaleur de bœuf ici.
Il me fait asseoir sur une petite chaise en face de lui pendant qu'il trifouille dans ses papiers. La décoration est inexistante, les murs blanc gris. Dans un coin, une table d'examen. C'est là-dessus qu'il me fait asseoir en soutien-gorge avant de me demander : « Alors, quel est le problème ? »
Par où commencer ?
-Je ne dors pas très bien.
-C'est normal avec cette chaleur.
-J'ai des migraines.
-La chaleur, ou bien trop de stress ?
-Je suis tout le temps fatiguée.
-Sûrement des carences. Je vais vous prescrire du magnésium et du fer en gélules.
-Il paraît que je déprime.
Le médecin s'arrête net dans la rédaction de son ordonnance.
-Qui vous a dit ça ?
-Mon chef.
-Et c'est vrai ?
-Je ne sais pas. Quels sont les symptômes ?
-Vous n'avez plus goût à rien, vous êtes fatiguée en permanence, vous avez les idées noires... ?
Ou comment résumer mon état d'esprit depuis quelques années.
-On peut dire ça.
-Alors vous déprimez, c'est sûr.
Il tape du poing sur la table, content d'avoir trouvé le fond du problème.
-Et il y a une solution ?
-Bien sûr : deux trois antidépresseurs bien costauds, et ça va aller tout seul.
Ca y est, il veut me sacrifier sur l'autel du Dieu Pilule, me bourrer de réactions chimiques qui réguleront de façon complexe mes sentiments. C'est beau la science. Je ne veux pas être artificiellement heureuse.
-Je ne veux pas être sous antidépresseurs.
Là, le docteur lève la tête et un sourcil surpris :
-Alors comment comptez-vous être heureuse ?
Bonne question.
-Je préfère être malheureuse mais lucide.
-Comme vous voulez, c'est vous qui voyez, dit-il en achevant son ordonnance. Mais vous ne pensez pas qu'avec tout ce qui se passe aujourd'hui dans le monde, il vaut mieux accepter un peu d'aide pour gérer ses problèmes ? Non ? Prendre du recul sur ce qui nous entoure ?
Je ne réponds rien.
-Bon, allez. Je vous ai mis du magnésium et du fer, et aussi de l'aspirine pour les maux de tête. Pas de somnifères, je ne voudrais pas que vous fassiez une bêtise. N'hésitez pas à revenir me voir si vous changez d'avis.
En franchissant la porte je l'entends pester contre la chaleur en tapotant le climatiseur.
« Allez, plus fort, bon sang ! On se liquéfie en direct là mon grand ! »
J'aurais bien aimé qu'il me prescrive les somnifères.