Partager l'article ! Purple rain: Quand je quitte la colonie ce soir-là, le ciel s'enroule en volutes sombres et menaçantes qui semblent se presser ...
Quand je quitte la colonie ce soir-là, le ciel s'enroule en volutes sombres et menaçantes qui semblent se presser au-dessus de la ville. Les écrans à l'arrière des bus, dans le métro, sur les façades des immeubles, répètent d'une même voix ce message en boucle :
« Attention. Attention. Une pluie acide se déclenchera ce soir à 19 heures et durera environ 1h30. Veuillez prendre les mesures de précaution nécessaires et rejoindre votre domicile à temps. Des abris publics d'urgence seront à votre disposition aux entrées Nord, Est, Ouest et Sud de la ville, ainsi qu'à différentes stations de métro. Veuillez vous connecter au site Internet du gouvernement pour plus d'informations. C'est tout. Attention. Attention... »
Il est 18 heures et les gens se pressent dans les rues et les transports en commun pour retrouver au plus vite leur studio de banlieue. Je laisse passer trois métros avant de pouvoir monter. Des effluves humains se mêlent et flottent au-dessus de nous dans le wagon. Il y a un jeune homme sur ma droite, qui défait discrètement sa cravate. Sous sa mèche blonde se cache un regard de noyé. Il tient la barre au-dessus de sa tête et valdingue pourtant de gauche à droite selon les à-coups du métro. Il tient sa sacoche d'ordinateur du bout des doigts, comme s'il espérait qu'elle lui échappe. Il a l'air épuisé. Je le reconnais soudain : il s'agit d'une des fourmis de la colonie. Il descend deux arrêts avant moi et s'éloigne d'un pas incertain.
Quand j'arrive à ma station, il est 18h45. C'est la cohue pour sortir. Les nuages sont plus noirs que tout à l'heure, et plus nombreux. Je marche d'un bon pas vers ma tour, encore loin. Des gens pressés me dépassent à droite, à gauche. Je me mets à courir, comme tout le monde autour de moi. Les talons des femmes résonnent sur le trottoir. Il est 18h55, plus que l'esplanade à traverser. Les premières gouttes de pluie se mettent à tomber, provoquant l'effervescence, quelques cris. Je cours le plus vite possible tout en protégeant ma tête avec mon sac. Une goutte dorée s'écrase sur mon poignet, sensation de brûlure. J'arrive à la porte de mon immeuble. Quelques personnes me suivent pour s'abriter dans le hall, renonçant à atteindre leur tour. Les jeunes de l'autre jour sont là. Ils sont toujours là. La pluie les fait beaucoup rire, l’un d'eux remonte sa capuche et ouvre la porte, comme s'il allait sortir. Evidemment, il n'en fait rien et se contente de fanfaronner. Mais un de ses amis finit par le pousser dehors d'un grand coup d’épaule. Furieux, il rentre aussitôt : « T'es malade ! Tu veux ma mort ou quoi ? » Ou quoi. Je commence à monter l'escalier.
La pluie cessera à 19h22. Les nuages commenceront à se défaire, le gris du ciel à réapparaître. Demain, au matin, on s'apercevra que les statues sont un peu plus défigurées, les inscriptions gravées sur les murs un peu plus effacées, les rares végétaux dissous, le monde de béton un peu plus attaqué, érodé, rongé. Ou plutôt on ne s'apercevra de rien. On foncera dans la bouche de métro et on retrouvera le sanctuaire de notre bureau.