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-Vous n'allez pas bien ?
Le climatiseur ronronne doucement en faisant vibrer l'air du bureau royal. Je sens des gouttes de sueur se former sur mon front, dévaler paresseusement mes joues, mon nez, jusqu'à l'encolure de ma chemise. Chaud. La Reine aussi est incommodée, elle s'agite dans son fauteuil, s'évente de la main, mais surtout me regarde. Me regarde vraiment.
-Vous n'allez pas bien ?
Quand elle repose sa question, je comprends qu'il s'agit d'une vraie interrogation, et non d'une figure rhétorique. La Reine craint pour ma santé mentale. En même temps, elle envisage encore la possibilité que j'aille bien. Que je sois satisfaite de mon petit bureau avec sa plante, de mon petit salaire, de ma petite vie de bonne ouvrière. J'aimerais parfois que ce soit aussi simple.
Je rassemble mon courage et réponds :
-Non, je ne vais pas bien.
-Pourquoi ?
Je suis abasourdie par cette conversation surréaliste. Pourquoi ? Pour mille et une raisons qui n'en sont pas. Parce que je ne veux pas aller bien. Parce que personne ne va bien à présent ? Parce que ce serait triste d'aller bien par les temps qui courent. Parce qu'aller mal est une manifestation de désapprobation envers ce qui m'entoure.
-Je ne sais pas.
-Ecoutez, je ne suis pas un monstre, vous savez. Ca peut arriver à tout le monde, de déprimer. C'est une maladie qui se soigne. A votre place, je consulterais, vous en seriez débarrassé en quelques mois. En attendant, vous comprenez bien qu'on ne peut pas vous garder ici. Il vous faut du repos, du calme. Et puis il faut que l'entreprise tourne aussi, hein ? On ne peut pas vous laisser indéfiniment dans votre coin en attendant que vous alliez mieux, pas vrai ? Alors, faîtes-moi plaisir, prenez de vraies vacances. Allez respirer l'air frais des Alpes, tiens, ça vous fera du bien. Vous connaissez les Alpes ? Non ? Il y a des coins magnifiques. Avec ma femme...
La Reine se croit à son club de golf ou bien à une réception mondaine et m'abreuve d'anecdotes choisies à propos de ses vacances sur le Mont Blanc. Un temps magnifique, dix degrés en permanence, quelle fraîcheur, on respire là-haut, on n'a pas chaud, pas comme dans cette saloperie de bureau, n'est-ce pas ? Hahahaha. Je ne dis rien, j'attends que ça passe. Je viens d'apprendre que je suis en dépression.
Une petite tape sur l'épaule, et la Reine se lève pour me reconduire à la porte.
-Allez, ne vous en faîtes pas, ça va aller. Profitez-en bien, d'accord ? Vous partez vendredi.