Mercredi 13 août 2008

         Il y a encore peu de temps, ma vie n’était pas ce désert affectif, cette longue traversée en mer avec à peine quelques gouttes d’eau douce chaque jour. Dans ma vie il y avait des gens, toute une collection de filles, de garçons, de parents, d’amis, de voisins, de profs… Puis il y eut un garçon, un bébé, plus de bébé, plus de garçon. Plus de parents non plus, mais ça, c’est le lot de tous les trentenaires. Mon père est mort d’un accident cardio vasculaire à 55 ans et ma mère d’un cancer de l’estomac à 54 ans. Au moins ils ont eu le temps et la chance de connaitre leur petit fils et d’aller le rejoindre. Les fourmis de l’open space ont quoi, 20, 21 ans ? Dans deux ou trois ans, elles auront leur premier diplôme, dans quatre ou cinq ans leur second, et puis elles travailleront pour de bon. L’espérance de vie moyenne se situant autour de 55 ans, elles se dévoueront corps et âme à leur travail dans l’espoir de mettre suffisamment d’argent de côté rapidement pour pouvoir « prendre leur retraite », c'est-à-dire attendre la mort loin de la colonie. Elles n’auront pas le temps, pas l’envie de faire des enfants. Les enfants sont devenus des accessoires très prolétaires de nos jours ; il n’est plus de bon ton d’en faire. Ceux qui procréent aujourd’hui sont ceux qui n’ont aucune chance de « prendre leur retraite » et donc les petites gens.

 

Mon bébé était une exception, dans le sens ou à la fois le garçon et moi avions tous les diplômes nécessaires pour trimer vingt bonnes années et en passer cinq à s’auto congratuler. Il s’agissait d’un « accident ». Du moins c’est ce que j’ai dit au papa, qui s’est empressé de prendre ses jambes à son cou. En fait, je voulais savoir ce que cela faisait, de se sentir vivant. Avoir une chose étrangère et gigoteuse à l’intérieur de mon ventre est l’expérience la plus extrême que j’ai vécue. Quand je pense qu’il n’y a pas si longtemps un bébé naissait toutes les trois secondes dans le monde, je trouve ma vie bien pathétique pour qu’un événement aussi anodin la bouscule.

 

Mon bébé disparu, j’ai choisi de faire disparaitre mes amis. Je n’en avais jamais eu beaucoup de toute façon. Une bonne moitié appartenait à la fourmilière et s’est donc lancée dans le processus de « travailler plus pour gagner plus », donc je n’ai plus eu beaucoup de nouvelles de cette génération de connaissances rencontrées en école de commerce. La génération suivante, celle de la fac d’histoire de l’art, a connu des destins plus variés : engagement dans l’armée pour ne pas mourir de faim, suicide, petits boulots, disparition. Peu à peu, ils ont été emportés ailleurs et ceux qui restaient, c’est moi qui les ai poussés par-dessus bord. Je ne voulais plus avoir à parler à quelqu’un, jamais. Un monde ou je peux retirer de l’argent à un guichet automatique, enregistrer et payer mes courses sans avoir affaire à une caissière, prendre le métro sans voir le conducteur, et « travailler » seule devant mon ordinateur réalise à merveille ce vœu que j’ai fait il y a encore peu de temps.

 

Par Aude Caylar - Publié dans : XxX
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