Quand nous sommes en pleine séparation, mon ordinateur et moi, je vais prendre un café pour calmer mes nerfs. La machine a café occupe un coin de l’open space de mon étage, entre le micro onde et le frigo. Les petites têtes tristes des fourmis massées dans ce grand espace se lèvent a mon entrée, vides d’expression comme d’habitude. Vite vite, elles se baissent à nouveau et fixent un ensemble de pixels qui signifie quelque chose pour elles. Faut-il changer la couleur de ceci ? Faut-il prévenir Untel ? Doit-on accepter la proposition de Bidule ? Vite vite. Elles suent à grosses gouttes, les fourmis, du mauvais côté de la belle verrière, entassées comme elles le sont, presque nez à nez avec leur collègue qu’elles n’ont pas choisi. La sueur dévale leur colonne vertébrale et laisse une trace sombre sur leur chemise bleu clair. Le pantalon de costume les gêne un peu partout, a la taille, à l’aine, aux genoux. La jupe de tailleur oblige à garder les jambes bien serres pendant que la sueur s’infiltre entre les cuisses et sous les fesses. Les talons comme les chaussures pointues martyrisent le petit orteil, serrent la plante des pieds, au point de vouloir les jeter le plus loin possible et enfin pouvoir étirer ses orteils. La cravate se resserre lentement autour des cous. Mais elles restent en position, les bonnes petites fourmis, au rapport, attentives aux moindres sursauts de la Reine et à la bonne sante de la colonie, fières d’y avoir leur place, désireuses de faire de leur mieux. Braves insectes.
La Reine, la voila. Grasse, grosse, avec un bon bidon rigolard et toute une collection de doubles mentons. Plus beaucoup de cheveux sur le crane mais plein de poils sur les mains. La Reine aussi est en costume anthracite, avec une belle cravate rose qui pend sur sa chemise blanche. Quand elle entre dans l’open space, les fourmis se lèvent toutes en même temps, dans un grand brouhaha, et restent droites comme des i devant leur « poste de travail ». La Reine sourit devant cet ordre et cette diligence. « Restez assis, les jeunes ! » Tous se rassoient avec la même vélocité. Le ton mielleux de la Reine leur assène quelques mots d’encouragements : « Bon, je voulais juste voir si tout allait bien, hein ? Il fait chaud pas vrai ? Eh oui je sais, mais on n’a pas encore raccorde la clim a cette partie du bâtiment, ca aurait du être fait il y a un mois déjà mais bon dans le bâtiment les délais c’est élastique hein… Bon j’espère que vous souffrez pas trop et que vous avez quelque chose à faire, si vous avez des questions n’hésitez pas, vous savez ou me trouver. Le bureau du fond avec le grand fauteuil, haha ! »
Sur ce, la Reine disparait et va vaquer a ses occupations tandis que les stagiaires se remettent à fixer leur écran et a cliquer fiévreusement de l’index. Des questions ? Des centaines se bousculent dans leurs petites têtes : est ce que je vais faire ca toute ma vie ? Est-ce que je ferais mieux de me spécialiser dans la finance d’entreprise ou de marché? C’est quoi Microsoft Visio ? Comment on dit « créances douteuses » en anglais ? Elle s’appelle comment la petite brune la bas ? Il est quelle heure ? Pourquoi ce stage de merde… Pourquoi cette vie de merde (.com)… Des choses à faire aussi ce n’est pas ce qui manque. Ce soir 17h la Reine revient pour faire un point sur leur « to do list » de la semaine. Pauvres fourmis.
Moi à 17 heures je rentre chez moi. Je croise le type du service informatique dans l’ascenseur. Il s’y engouffre juste avant que les portes ne se ferment. On évite soigneusement de se regarder et on se tait. Sait-il que je lui en veux toujours un peu de savoir guérir mon ordinateur chéri aussi diligemment ? Il n’a pas l’air de s’en douter, vu le sourire discret qu’il me lance en s’élançant hors de l’ascenseur, puis en disparaissant dans la porte a battants.
Je traverse le hall de la colonie d’un pas lent, profitant de l’air climatise qui ici fonctionne a plein tubes. Des silhouettes noires sont massées autour du comptoir d’accueil ou parlent dans le vide, leur kit mains libres férocement plante dans leur oreille. Quand je quitte le bureau, j’ai l’impression que ma vraie vie commence. Quand j’arrive au boulot, j’ai l’impression de me mettre en apnée jusqu'à 17 heures. Je me demande si les autres ont aussi ce sentiment d’évoluer dans un univers étrange, décalé, en apesanteur, s’ils ne revivent que lorsqu’ils posent le pied dans la rue, parmi la foule de passants, de vrais gens. Est-ce parce que je n’aime pas mon boulot ou est ce inhérent a mon boulot ? Mystère. Peut-être que les fourmis aussi vivent à demi durant les heures ouvrées, se mettant par reflexe en arrêt respiratoire. Peut-être ne sont-elles pas qu’une armée de zombies tristes. Peut-être, mais j’en doute.