Mardi 21 juillet 2009 2 21 /07 /Juil /2009 10:43

 

 

-Vous n'allez pas bien ?

 

Le climatiseur ronronne doucement en faisant vibrer l'air du bureau royal. Je sens des gouttes de sueur se former sur mon front, dévaler paresseusement mes joues, mon nez, jusqu'à l'encolure de ma chemise. Chaud. La Reine aussi est incommodée, elle s'agite dans son fauteuil, s'évente de la main, mais surtout me regarde. Me regarde vraiment.

 

-Vous n'allez pas bien ?

 

Quand elle repose sa question, je comprends qu'il s'agit d'une vraie interrogation, et non d'une figure rhétorique. La Reine craint pour ma santé mentale. En même temps, elle envisage encore la possibilité que j'aille bien. Que je sois satisfaite de mon petit bureau avec sa plante, de mon petit salaire, de ma petite vie de bonne ouvrière. J'aimerais parfois que ce soit aussi simple.

 

Je rassemble mon courage et réponds :

 

-Non, je ne vais pas bien.

-Pourquoi ?

 

Je suis abasourdie par cette conversation surréaliste. Pourquoi ? Pour mille et une raisons qui n'en sont pas. Parce que je ne veux pas aller bien. Parce que personne ne va bien à présent ? Parce que ce serait triste d'aller bien par les temps qui courent. Parce qu'aller mal est une manifestation de désapprobation envers ce qui m'entoure.

 

-Je ne sais pas.

 

-Ecoutez, je ne suis pas un monstre, vous savez. Ca peut arriver à tout le monde, de déprimer. C'est une maladie qui se soigne. A votre place, je consulterais, vous en seriez débarrassé en quelques mois. En attendant, vous comprenez bien qu'on ne peut pas vous garder ici. Il vous faut du repos, du calme. Et puis il faut que l'entreprise tourne aussi, hein ? On ne peut pas vous laisser indéfiniment dans votre coin en attendant que vous alliez mieux, pas vrai ? Alors, faîtes-moi plaisir, prenez de vraies vacances. Allez respirer l'air frais des Alpes, tiens, ça vous fera du bien. Vous connaissez les Alpes ? Non ? Il y a des coins magnifiques. Avec ma femme...

 

La Reine se croit à son club de golf ou bien à une réception mondaine et m'abreuve d'anecdotes choisies à propos de ses vacances sur le Mont Blanc. Un temps magnifique, dix degrés en permanence, quelle fraîcheur, on respire là-haut, on n'a pas chaud, pas comme dans cette saloperie de bureau, n'est-ce pas ? Hahahaha. Je ne dis rien, j'attends que ça passe. Je viens d'apprendre que je suis en dépression.

 

Une petite tape sur l'épaule, et la Reine se lève pour me reconduire à la porte.

 

-Allez, ne vous en faîtes pas, ça va aller. Profitez-en bien, d'accord ? Vous partez vendredi.

 


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Jeudi 14 août 2008 4 14 /08 /Août /2008 09:03

Aujourd’hui, quelque chose de très étrange a eu lieu à la fourmilière. J’ai parlé avec le type du service informatique. Ou plutôt, il est venu me parler. Il a frappé à ma porte, l’a entrouverte et a passé sa tête par l’ouverture.

-Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

-Pardon ?

-Le titre du dernier livre que vous avez lu. Ou son auteur.

-Mais pourquoi ?

-Un sondage.

-Un sondage ? Mais à quel sujet ?

-Au sujet du dernier livre que vous avez lu.

-1984.

-Le livre précédent ?

-Heu… Lovecraft.

-Le livre précédent ?

-Dîtes, il n’a qu’une seule question votre sondage ?

-C’est la dernière.

-Très bien. Sa Majesté des Mouches.

-Merci pour votre participation.

Il a refermé la porte en douceur et j’ai entendu ses pas s’éloigner dans le couloir. Je ne sais même pas son nom ni ce qu’il fait pour la colonie, à part cajoler mon ordinateur.

 

J’ai sollicité une entrevue avec la Reine, aujourd’hui. Nous devons discuter de choses sérieuses, comme ma prime de licenciement. Ou le motif de mon licenciement, par la même occasion. Tout ce que je sais à ce propos, c’est un e-mail type qui me l’a appris il y deux semaines. « Nous avons le regret de vous annoncer que nous sommes obligés de cesser de recourir à vos services dans le cadre de nos activités »… Après dix ans dans une boîte, c’est un peu sec quand même. Je pénètre donc dans l’antre de la Reine assez confiante en ma capacité à obtenir des explications. Je pousse la porte, mais le bureau est vide. Elle m’a posé un lapin.

 

J’attends quand même sur le seuil pendant un moment, guettant une téléportation surprise ou une soudaine apparition par une porte dérobée. J’attends cinq, dix, vingt minutes. Ce n’est pas comme si j’avais quelque chose de mieux à faire. Au bout d’un moment, j’entre dans la pièce et effectue une petite visite, par curiosité. A quoi ressemble la vie de la Reine ? Pas de photos d’enfants sur les murs, juste la Reine en tenue de squash, la Reine qui a pêché un énorme poisson, la Reine au restaurant avec son épouse. Il est habillé comme pour aller travailler et elle porte une sublime robe longue dans les tons mauve, qui colle à ses omoplates décharnées, qui accentue encore le creusement de ses joues maigres. Pourtant, elle est bronzée ; sa peau a la teinte agressive du fromage dans les cheeseburgers de Mc Donald. Ses cheveux bouffent autour de sa tête, comme un gros nuage toxique. C’est la Reine en version féminine, apprêtée et anorexique.

 

Sinon, la pièce est assez vide : pas de livres sur les étagères, pas de CDs, pas de classeurs. Juste le grand bureau en acajou avec l’immense écran posé dessus. Le fauteuil en cuir brun me fait de l’œil. Il a l’air tellement plus confortable que ma chaise qui vacille en faisant « skrouic skrouik ». Avec délice, je m’y laisse tomber et tourne sur moi-même. Je pourrai m’endormir, faire une petite sieste, même s’il n’est que 10H30.

 

Evidemment, quand j’ouvre les yeux à nouveau, la Reine est sur le seuil et me fixe d’un air accusateur. L’œil est dans la tombe et il me regarde.

 


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Mercredi 13 août 2008 3 13 /08 /Août /2008 08:26

Il y a encore peu de temps, ma vie n’était pas ce désert affectif, cette longue traversée en mer avec à peine quelques gouttes d’eau douce chaque jour. Dans ma vie il y avait des gens, toute une collection de filles, de garçons, de parents, d’amis, de voisins, de profs… Puis il y eut un garçon, un bébé, plus de bébé, plus de garçon. Plus de parents non plus, mais ça, c’est le lot de tous les trentenaires. Mon père est mort d’un accident cardiovasculaire à cinquante-cinq ans et ma mère d’un cancer de l’estomac à cinquante-trois ans. Au moins ils ont eu le temps et la chance de connaître leur petit-fils et d’aller le rejoindre. Les fourmis de l’open space ont quoi, vingt, vingt-et-un ans ? Dans deux ou trois ans, elles auront leur premier diplôme, dans quatre ou cinq ans leur second, et puis elles travailleront pour de bon. L’espérance de vie moyenne se situant autour de cinquante-cinq ans, elles se dévoueront corps et âme à leur travail dans l’espoir de mettre suffisamment d’argent de côté rapidement pour pouvoir « prendre leur retraite », c'est-à-dire attendre la mort loin de la colonie. Elles n’auront pas le temps, pas l’envie de faire des enfants. Les enfants sont devenus des accessoires très prolétaires de nos jours ; il n’est plus de bon ton d’en faire. Ceux qui procréent aujourd’hui sont ceux qui n’ont aucune chance de « prendre leur retraite », et donc les petites gens.

 

Mon bébé était une exception, dans le sens où à la fois le garçon et moi avions tous les diplômes nécessaires pour trimer vingt bonnes années et en passer cinq à s’auto-congratuler. Il s’agissait d’un « accident ». Du moins c’est ce que j’ai dit au papa, qui s’est empressé de prendre ses jambes à son cou. En fait, je voulais savoir ce que cela faisait, de se sentir vivant. Avoir une chose étrangère et gigoteuse à l’intérieur de mon ventre est l’expérience la plus extrême que j’ai vécue. Quand je pense qu’il n’y a pas si longtemps un bébé naissait toutes les trois secondes dans le monde, je trouve ma vie bien pathétique pour qu’un événement aussi anodin la bouscule.

 

Mon bébé disparu, j’ai choisi de faire disparaître mes amis. Je n’en avais jamais eu beaucoup de toute façon. Une bonne moitié appartenait à la fourmilière et s’est donc lancée dans le processus de « travailler plus pour gagner plus », donc je n’ai plus eu beaucoup de nouvelles de cette génération de connaissances rencontrées en école de commerce. La génération suivante, celle de la fac d’histoire de l’art, a connu des destins plus variés : enrôlement dans l’armée pour ne pas mourir de faim, suicide, petits boulots, disparition. Peu à peu, ils ont été emportés ailleurs et ceux qui restaient, c’est moi qui les ai poussés par-dessus bord. Je ne voulais plus avoir à parler à quelqu’un, jamais. Un monde où je peux retirer de l’argent à un guichet automatique, enregistrer et payer mes courses sans avoir affaire à une être humain, prendre le métro sans voir le conducteur, et « travailler » seule devant mon ordinateur réalise à merveille ce vœu que j’ai fait il y a encore peu de temps.

 


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Mardi 12 août 2008 2 12 /08 /Août /2008 07:52

Mon bureau est en réalité un placard. Je quitte la colonie à la fin du mois, dans quinze jours. En attendant, je ne fais rien, de neuf heures à dix sept heures. Au moment de la pause déjeuner, je fais quelque chose : je mange. Les fourmis avalent un sandwich les yeux sur l’écran et puis tentent de relâcher un peu de pression en prenant un café rapide debout, en riant nerveusement et en faisant des blagues stupides, avant de jeter les gobelets dans la poubelle comme s’ils leur brulaient les doigts. Je déjeune seule dans mon placard en lisant. Puis je vais me faire un thé et contempler un instant le silence hyperactif de l’open space. Ensuite je retrouve mon placard et mon ennui. Je lis. Je surfe un peu au hasard sur Internet, au fil de mes recherches spontanées : ovni, potins, capitales du monde, confessions, poésie, mythologies.

 

J’aime bien lire les blogs où des gens qui se veulent glamour racontent leur vie sexuelle. Les descriptions de l’acte sont toujours bourrées de clichés et d’expressions toutes faites : « titiller les tétons »,  « ses couilles claquent sur mes fesses », « son gland contre mon palais ». Les quelques blogs qui échappent à cette invasion versent complètement dans le registre fleur bleue, à grand renfort de « bouton de rose », de « globes laiteux » et autres « septième ciel ».  Le sexe est très difficile à décrire car ce n’est rien, juste un acte physique, avec une petite part de merveilleux, l’orgasme, qui nous porte à croire que l’on vit une expérience unique alors que cela s’apparente plus à un match de catch avec son bien-aimé. Ces quelques secondes de flottement, les yeux dans les yeux avec son vis-à-vis, nous font croire à la métaphysique. Peut-être ai-je trop souffert par le passé, ou peut-être suis-je simplement hors sujet : je n’ai pas fait l’amour depuis cinq ans.

 

La guerre, je la fais tous les jours. Dans ma tête. J’écrase le crâne de la Reine sous mes coups répétés, je mets un coup de pied dans la fourmilière. Mais dans les faits, je somnole tout l’après-midi. Je cherche du travail, aussi, mollement. A mon âge canonique de trente-cinq ans, peu de choix s’offrent à moi. Secrétaire, personal assistant, réceptionniste, caissière. Pas des boulots horribles, simplement peu en accord avec mes diplômes. Ecole de commerce et licence d’histoire de l’art. L’utile et l’agréable. Au fond, peu importe. Mes études, surtout ma licence, je l’ai faite d’abord pour moi, pas pour trouver un travail. Et si je serai moins payée hors de la colonie, mon bureau sera peut-être plus agréable, mes journées moins atones, mes poumons un peu plus emplis d’oxygène.

 


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Lundi 11 août 2008 1 11 /08 /Août /2008 08:41

L’air évolue en volutes dans la serre où pianotent les petites fourmis consciencieuses. Il fait une chaleur à crever. Dans mon bureau, la petite plante en pot que j’ai apportée en janvier est morte en février, desséchée. Le ventilateur tourne à vide au dessus de ma tête. Je bois deux litres d’eau par jour. Je me mouille le front régulièrement et essuie les perles de sueur qui se forment sur ma lèvre supérieure. Suer, sueur, en sueur. Elle nous colle, nous suit partout. Tout le temps, nous suons. Puis nous nous essuyons. Puis nous nous douchons et nous mettons du déodorant. Mais rien n’y fait, dix minutes après la douche des auréoles se forment déjà et la moiteur revient.

 

Au bureau, c’est la fournaise du diable. Une fourmi s’est évanouie il y a trois jours, au moment le plus critique, après la pause déjeuner. Elle s’est soudain effondrée en avant, renversant l’écran de son ordinateur, sa tête s’écrasant sur le clavier. Les fourmis avoisinantes lèvent la tête, prennent un air affolé mais ne savent pas quoi faire. Moment de flottement dans l’open space. La fourmi tombée au combat reste immobile. Une de ses congénères se précipite enfin dans le couloir et crie « A l’aide ! Une fille fait un malaise ! » Deux personnes émergent de leur bureau : moi et le type du service informatique, qui accourt au côté de la fourmi évanouie. Il l’allonge en lui surélevant les pieds, demande de l’eau, lui mouille le visage, la fait boire un peu. Les fourmis alentour sont complètement hébétées, ont du mal à croire que quelque chose est réellement en train de se passer devant elles, qu’elles ne rêvent pas éveillées. Leur cerveau est tellement plein de données et de processus qu’il n’a pas encore compris ce qui se passe, qu’il n’a pas effectué le transfert vers la réalité. La fourmi revient à la vie, étonnée et honteuse. Elle bondit sur ses pieds et insiste pour reprendre immédiatement le travail. Elle remercie son sauveur sans le regarder, d’une petite voix embarrassée, comme si ce n’était vraiment pas la peine de lui sauver la vie comme ça en causant autant d’effervescence, en dérangeant autant ses camarades. Sauf que de ce côté-là, pas d’inquiétude ; certains n’ont même pas bougé de leur siège, le regard fixé sur la ligne bleue des Alpes de leur fond d’écran, aussi implacables que la statue du Commandeur. La Reine ne s’est pas déplacée.

 


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