Vendredi 8 août 2008 5 08 /08 /Août /2008 08:01

La rue, les trottoirs, la bouche de métro, le métro, le quai où je fais un changement, encore le métro, la sortie de la bouche de métro, les trottoirs, la rue, le hall d’entrée de mon immeuble. Le même ciel gris au dessus de moi que dans le centre ville. Avant, pour décrire le ciel, on utilisait le mot « bleu ». Maintenant tout le monde dit gris. Gris comme la porte à double battants de l’immeuble. Mais à l’intérieur, tout est coloré. Il y a des tags partout. Les jeunes sont assis sur les marches de l’escalier. Ils doivent avoir le même âge que les fourmis de l’open space, mais ils n’ont rien en commun. Ils se tiennent avachis alors que les fourmis gardent le dos droit. Ils parlent fort alors que les fourmis se taisent. Ils rient à leurs propres blagues idiotes alors qu’une fourmi aurait un petit sourire entendu. Ils sont à l’aise dans leurs vêtements trois fois trop grands alors que les fourmis sont comprimées de partout, pour occuper le moins d’espace vital possible. Bref, ils irradient une certaine vitalité, alors même qu’ils restent assis sur ces marches toute la journée. Dans l’affairement des fourmis, il y a quelque chose de mécanique.

 

Les jeunes se lèvent à mon approche, me bousculent, me crient dessus, me soufflent dans le cou pendant que je me fraie un passage dans l’escalier. Le dernier cri de « grosse pute » et les éclats de rire retentissent dans mes oreilles tandis que je gravis l’escalier jusqu’au cinquième étage. L’ascenseur ? En panne. Toujours.

 

Chez moi, il fait trop chaud. Je dors nue et sans drap et je suis pourtant en sueur au matin. En rentrant du travail, j’ouvre toutes les fenêtres : celle de la cuisine, celle du salon/chambre, celle de la salle de bain. Je prends aussitôt une douche pour me débarrasser de la sueur et de la vision de la Reine assise dans son fauteuil. Pendant que je suis dans la salle de bain, on tape à ma porte. « Hé, salope ! Ouvre! » Au bout de deux minutes, bruit de cavalcade entrecoupée de rires. Puis silence dans la cage d’escalier.

 

Il reste des chips dans mon placard, de la glace au congélateur et un pack de 6 au frigo. Je m’installe devant la télé avec le tout. Je vais rester assise toute la soirée, dans un va-et-vient entre télé, ordinateur, chaine hifi et lecteur dvd. Comme à peu près tous les soirs. Comment donc puis-je avoir l’impression de commencer à vivre en rentrant chez moi ? Je m’en fiche de faire du sport, de voir des gens cons, de prendre l’air. Je veux juste rêver un peu, m’échapper, aller le plus loin possible. C’est beaucoup plus simple de voyager dans sa tête. Je ne chatte pas, je ne téléphone pas, je ne Facebook pas. Je regarde deux, trois films par soir, télécharge de la musique, lis un livre tous les deux jours. C’est vain, je vous l’accorde. C’est le seul refuge que j’ai trouvé : la culture. Pas d’élitisme cependant : je regarde de tout, des thrillers, des comédies stupides, des films d’horreur, de bons films. Pareil pour les livres ou la musique. Je veux juste penser à autre chose, être ailleurs. Et si de temps en temps je suis émue ou si je ris, c’est une divine surprise qui me donne l’impression que j’ai raison de continuer à vivre.

 


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Jeudi 7 août 2008 4 07 /08 /Août /2008 08:27

Quand nous sommes en pleine séparation, ma machine et moi, je vais prendre un café pour calmer mes nerfs. La machine à café occupe un coin de l’open space de mon étage, entre le micro-ondes et le frigo. Les petites têtes tristes des fourmis massées dans ce grand espace se lèvent à mon entrée, vides d’expression comme d’habitude. Vite vite, elles se baissent à nouveau et fixent un ensemble de pixels qui signifie quelque chose pour elles. Faut-il changer la couleur de ceci ? Faut-il prévenir Untel ? Doit-on accepter la proposition de Bidule ? Vite vite. Elles suent à grosses gouttes, les fourmis, du mauvais côté de la belle verrière, entassées comme elles le sont, presque nez à nez avec leur collègue qu’elles n’ont pas choisi. La sueur dévale leur colonne vertébrale et laisse une trace sombre sur leur chemise bleu clair. Le pantalon de costume les gêne un peu partout, à la taille, à l’aine, aux genoux. La jupe de tailleur oblige à garder les jambes bien serrées pendant que la sueur s’infiltre entre les cuisses et sous les fesses. Les chaussures pointues martyrisent le petit orteil, cisaillent le talon, au point de vouloir les jeter le plus loin possible et enfin étirer ses doigts de pied. La cravate se resserre lentement autour des cous. Mais elles restent en position, les bonnes petites fourmis, au rapport, attentives aux moindres sursauts de la Reine et à la bonne santé de la colonie, fières d’y avoir leur place, désireuses de faire de leur mieux. Braves insectes.

 

La Reine, la voilà. Grasse, grosse, avec un bon bidon rigolard et toute une collection de doubles mentons. Plus beaucoup de cheveux sur le crâne mais plein de poils sur les mains. La Reine aussi est en costume anthracite, avec une belle cravate rose qui pend sur sa chemise blanche. Quand elle entre dans l’open space, les fourmis se lèvent toutes en même temps, dans un grand brouhaha, et restent droites comme des i devant leur « poste de travail ». La Reine sourit devant cet ordre et cette diligence. « Restez assis, les jeunes ! » Tous se rassoient avec la même vélocité. Le ton mielleux de la Reine leur assène quelques mots d’encouragements : « Bon, je voulais juste voir si tout allait bien, hein ? Il fait chaud, pas vrai ? Eh oui, je sais, mais on n’a pas encore raccordé la clim à cette partie du bâtiment, ça aurait dû être fait il y a un mois déjà, mais bon, dans le bâtiment les délais c’est élastique hein… Bon j’espère que vous ne souffrez pas trop et que vous avez quelque chose à faire, si vous avez des questions n’hésitez pas, vous savez où me trouver. Le bureau du fond avec le grand fauteuil, haha ! »

 

Sur ce, la Reine disparaît et va vaquer à ses grandioses occupations tandis que les stagiaires se remettent à fixer leur écran et à cliquer fiévreusement de l’index. Des questions ? Des centaines se bousculent dans leurs petites têtes : est ce que je vais faire ça toute ma vie ? Est-ce que je ferais mieux de me spécialiser dans la finance d’entreprise ou de marché? C’est quoi VBA ? Comment dit-on « créances douteuses » en anglais ? Elle s’appelle comment la petite brune là-bas ? Il est quelle heure ? Pourquoi ce stage de merde… Pourquoi cette vie de merde (.com)… Des choses à faire aussi, ce n’est pas ce qui manque. Ce soir à dix-sept heures, la Reine revient pour faire un point sur leur « to do list » de la semaine. Pauvres fourmis.

 

Moi, à dix-sept heures, je rentre chez moi. Je croise le type du service informatique dans l’ascenseur. Il s’y engouffre juste avant que les portes ne se referment. On évite soigneusement de se regarder et on se tait. Sait-il que je lui en veux toujours un peu de savoir guérir mon ordinateur chéri aussi diligemment ? Il n’a pas l’air de s’en douter, vu le sourire discret qu’il me lance en s’élançant hors de l’ascenseur, puis en disparaissant dans la porte à battants.

 

Je traverse le hall de la colonie d’un pas lent, profitant de l’air climatisé qui ici fonctionne à plein régime. Des silhouettes noires sont massées autour du comptoir d’accueil ou parlent dans le vide, leur kit mains libres férocement planté dans l’oreille. Quand je quitte le bureau, j’ai l’impression que ma vraie vie commence. Quand j’arrive au boulot, j’ai l’impression de me mettre en apnée jusqu'à dix-sept heures. Je me demande si les autres ont aussi ce sentiment d’évoluer dans un univers étrange, décalé, en apesanteur, s’ils ne revivent que lorsqu’ils posent le pied dans la rue, parmi la foule des passants, des vrais gens. Est-ce parce que je n’aime pas mon travail ou est-ce inhérent à mon travail ? Mystère. Peut-être que les fourmis aussi vivent à demi durant les heures ouvrées, se mettant par reflexe en arrêt respiratoire. Peut-être ne sont-elles pas qu’une armée de zombies tristes. Peut-être, mais j’en doute.

 


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Mercredi 6 août 2008 3 06 /08 /Août /2008 11:21

Il y a des jours où je hais mon ordinateur. Oui, toi là-bas, avec ton écran ridiculement plat et tes touches au bruit de claquettes. Je te déteste. Tu es désespérément géométrique, rasoir, gris chiant. Tu ne me réponds jamais. Tu n’arrives pas à comprendre ce que je cherche, et tu trouves toujours quelque chose complètement à côté de la plaque. Tu me fais mal au dos, mal à la nuque, mal aux poignets, mal aux doigts nerveusement crispés autour de ta souris. Je vois trouble à cause de toi. J’ai des migraines et ma vue baisse. Mais ça tu t’en fous, pas vrai ?

 

Tu t’en fous parce que tu sais très bien que ce que nous vivons est une « love/hate relationship » ; que je ne peux pas me passer de toi tout en te haïssant comme je n’ai jamais détesté personne. Quand tu bugges, je commence à hurler, mais quand je vois que tu fais semblant de ne pas entendre et restes muré dans ton silence, la culpabilité m’envahit. Je te cajole, te susurre des mots doux, te fais d’éternelles promesses que je ne tiendrai pas. « Si tu redémarres correctement, je nettoierai ton clavier… » Mais tu n’écoutes rien ! C’est fini, je t’abandonne, je me désintéresse de ton sort ; puisse le réparateur du service informatique trouver quelque chose à aimer en toi et soyez heureux, tous les deux.

 

J’affecte de n’en avoir rien à fiche que tu m’aies abandonnée, ah ça non. Pas question d’errer dans le couloir dans l’espoir d’avoir de tes nouvelles. Tu vois, je me passe très bien de toi. Et pourtant, à la seconde où j’entends que tout est terminé entre toi et ton mécano, je me précipite en tremblant vers toi, appuie sur le bouton « power » et tente avec anxiété de déchiffrer ton état d’esprit. M’aimes-tu encore un peu ? Es-tu prêt à m’accorder une nouvelle chance ? Oui, soulagement, le logo familier apparaît à l’écran, tu ronronnes de plaisir sous mes caresses, tout est de retour à la normale. Jusqu'à notre prochaine dispute.

 

Le réparateur est très compréhensif, heureusement. Il lève à peine un sourcil face à mes explications rendues confuses par la rage. Il me fait simplement sortir du bureau pendant qu’il s’occupe de mon bien-aimé. Comment arrive-t-il, lui, à l’amadouer ? Mystère. Je n’ose pas demander par peur de briser le sortilège.

 


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