La rue, les trottoirs, la bouche de métro, le métro, le quai où je fais un changement, encore le métro, la sortie de la bouche de métro, les trottoirs, la rue, le hall d’entrée de mon immeuble. Le même ciel gris au dessus de moi que dans le centre ville. Avant, pour décrire le ciel, on utilisait le mot « bleu ». Maintenant tout le monde dit gris. Gris comme la porte à double battants de l’immeuble. Mais à l’intérieur, tout est coloré. Il y a des tags partout. Les jeunes sont assis sur les marches de l’escalier. Ils doivent avoir le même âge que les fourmis de l’open space, mais ils n’ont rien en commun. Ils se tiennent avachis alors que les fourmis gardent le dos droit. Ils parlent fort alors que les fourmis se taisent. Ils rient à leurs propres blagues idiotes alors qu’une fourmi aurait un petit sourire entendu. Ils sont à l’aise dans leurs vêtements trois fois trop grands alors que les fourmis sont comprimées de partout, pour occuper le moins d’espace vital possible. Bref, ils irradient une certaine vitalité, alors même qu’ils restent assis sur ces marches toute la journée. Dans l’affairement des fourmis, il y a quelque chose de mécanique.
Les jeunes se lèvent à mon approche, me bousculent, me crient dessus, me soufflent dans le cou pendant que je me fraie un passage dans l’escalier. Le dernier cri de « grosse pute » et les éclats de rire retentissent dans mes oreilles tandis que je gravis l’escalier jusqu’au cinquième étage. L’ascenseur ? En panne. Toujours.
Chez moi, il fait trop chaud. Je dors nue et sans drap et je suis pourtant en sueur au matin. En rentrant du travail, j’ouvre toutes les fenêtres : celle de la cuisine, celle du salon/chambre, celle de la salle de bain. Je prends aussitôt une douche pour me débarrasser de la sueur et de la vision de la Reine assise dans son fauteuil. Pendant que je suis dans la salle de bain, on tape à ma porte. « Hé, salope ! Ouvre! » Au bout de deux minutes, bruit de cavalcade entrecoupée de rires. Puis silence dans la cage d’escalier.
Il reste des chips dans mon placard, de la glace au congélateur et un pack de 6 au frigo. Je m’installe devant la télé avec le tout. Je vais rester assise toute la soirée, dans un va-et-vient entre télé, ordinateur, chaine hifi et lecteur dvd. Comme à peu près tous les soirs. Comment donc puis-je avoir l’impression de commencer à vivre en rentrant chez moi ? Je m’en fiche de faire du sport, de voir des gens cons, de prendre l’air. Je veux juste rêver un peu, m’échapper, aller le plus loin possible. C’est beaucoup plus simple de voyager dans sa tête. Je ne chatte pas, je ne téléphone pas, je ne Facebook pas. Je regarde deux, trois films par soir, télécharge de la musique, lis un livre tous les deux jours. C’est vain, je vous l’accorde. C’est le seul refuge que j’ai trouvé : la culture. Pas d’élitisme cependant : je regarde de tout, des thrillers, des comédies stupides, des films d’horreur, de bons films. Pareil pour les livres ou la musique. Je veux juste penser à autre chose, être ailleurs. Et si de temps en temps je suis émue ou si je ris, c’est une divine surprise qui me donne l’impression que j’ai raison de continuer à vivre.