Jeudi 14 août 2008

       Aujourd’hui, quelque chose de très étrange a eu lieu à la fourmilière. J’ai parlé avec le type du service informatique. Ou plutôt, il est venu me parler. Il a frappé a ma porte, l’a entrouverte et a passé sa tête par l’ouverture.

-Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

-Pardon ?

-Le titre du dernier livre que vous avez lu. Ou son auteur.

-Mais pourquoi ?

-Un sondage.

-Un sondage ? Mais a quel sujet ?

-Au sujet du dernier livre que vous avez lu.

-1984.

-Le livre précédent ?

-Heu… Lovecraft.

-Le livre précédent ?

-Dites, il n’a qu’une seule question votre sondage ?

-C’est la dernière.

-Très bien. Sa Majesté des Mouches.

-Merci pour votre participation.

Il a referme la porte en douceur et j’ai entendu ses pas s’éloigner dans le couloir. Je ne sais même pas son nom ni ce qu’il fait pour la colonie, a part cajoler mon ordinateur.

 

J’ai sollicite une entrevue avec la Reine, aujourd’hui. Nous devons discuter de choses sérieuses, comme ma prime de licenciement. Ou le motif de mon licenciement, par exemple. Tout ce que je sais a ce propos, c’est un e-mail type qui me l’a appris il y deux semaines. « Nous avons le regret de vous annoncer que nous sommes obliges de cesser de recourir a vos services dans le cadre de nos activités »… Apres dix ans dans une boite, c’est un peu sec quand même. Je pénètre donc dans l’antre de la Reine assez confiante en ma capacité à obtenir des explications. Je pousse la porte mais le bureau est vide. Elle m’a pose un lapin.

 

J’attends quand même sur le seuil pendant un moment, guettant une téléportation surprise ou une soudaine apparition par une porte dérobée. J’attends cinq, dix, vingt minutes. Ce n’est pas comme si j’avais quelque chose de mieux a faire. Au bout d’un moment, j’entre dans la pièce et effectue une petite visite, par curiosité. A quoi ressemble la vie de la Reine ? Pas de photos d’enfants sur les murs, juste la Reine en tenue de squash, la Reine qui a pêché un énorme poisson, la Reine au restaurant avec son épouse. Il est habille comme pour aller travailler et elle porte une sublime robe longue dans les tons mauve, qui colle a ses omoplates décharnées, qui accentue encore le creusement de ses joues maigres. Pourtant, elle est bronzée ; sa peau a la teinte agressive du fromage dans les cheeseburgers de Mc Donald. Ses cheveux bouffent autour de sa tête, comme un gros nuage toxique. C’est la Reine en version féminine, apprêtée, et anorexique.

 

Sinon, la pièce est assez vide : pas de livres sur les étagères, pas de CDs, pas de classeurs. Juste le grand bureau en acajou avec l’immense écran pose dessus. Le fauteuil en cuir brun me fait de l’œil. Il a l’air tellement plus confortable que ma chaise qui vacille en faisant « skrouic skrouik ». Avec délice, je m’y laisse tomber et tourne sur moi-même. Je pourrai m’endormir, faire une petite sieste, même s’il n’est que 10H30.

 

Evidemment, quand j’ouvre les yeux à nouveau, la Reine est sur le seuil et me fixe d’un air accusateur et incompréhensif. L’œil est dans la tombe et il me regarde.

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Mercredi 13 août 2008

         Il y a encore peu de temps, ma vie n’était pas ce désert affectif, cette longue traversée en mer avec à peine quelques gouttes d’eau douce chaque jour. Dans ma vie il y avait des gens, toute une collection de filles, de garçons, de parents, d’amis, de voisins, de profs… Puis il y eut un garçon, un bébé, plus de bébé, plus de garçon. Plus de parents non plus, mais ça, c’est le lot de tous les trentenaires. Mon père est mort d’un accident cardio vasculaire à 55 ans et ma mère d’un cancer de l’estomac à 54 ans. Au moins ils ont eu le temps et la chance de connaitre leur petit fils et d’aller le rejoindre. Les fourmis de l’open space ont quoi, 20, 21 ans ? Dans deux ou trois ans, elles auront leur premier diplôme, dans quatre ou cinq ans leur second, et puis elles travailleront pour de bon. L’espérance de vie moyenne se situant autour de 55 ans, elles se dévoueront corps et âme à leur travail dans l’espoir de mettre suffisamment d’argent de côté rapidement pour pouvoir « prendre leur retraite », c'est-à-dire attendre la mort loin de la colonie. Elles n’auront pas le temps, pas l’envie de faire des enfants. Les enfants sont devenus des accessoires très prolétaires de nos jours ; il n’est plus de bon ton d’en faire. Ceux qui procréent aujourd’hui sont ceux qui n’ont aucune chance de « prendre leur retraite » et donc les petites gens.

 

Mon bébé était une exception, dans le sens ou à la fois le garçon et moi avions tous les diplômes nécessaires pour trimer vingt bonnes années et en passer cinq à s’auto congratuler. Il s’agissait d’un « accident ». Du moins c’est ce que j’ai dit au papa, qui s’est empressé de prendre ses jambes à son cou. En fait, je voulais savoir ce que cela faisait, de se sentir vivant. Avoir une chose étrangère et gigoteuse à l’intérieur de mon ventre est l’expérience la plus extrême que j’ai vécue. Quand je pense qu’il n’y a pas si longtemps un bébé naissait toutes les trois secondes dans le monde, je trouve ma vie bien pathétique pour qu’un événement aussi anodin la bouscule.

 

Mon bébé disparu, j’ai choisi de faire disparaitre mes amis. Je n’en avais jamais eu beaucoup de toute façon. Une bonne moitié appartenait à la fourmilière et s’est donc lancée dans le processus de « travailler plus pour gagner plus », donc je n’ai plus eu beaucoup de nouvelles de cette génération de connaissances rencontrées en école de commerce. La génération suivante, celle de la fac d’histoire de l’art, a connu des destins plus variés : engagement dans l’armée pour ne pas mourir de faim, suicide, petits boulots, disparition. Peu à peu, ils ont été emportés ailleurs et ceux qui restaient, c’est moi qui les ai poussés par-dessus bord. Je ne voulais plus avoir à parler à quelqu’un, jamais. Un monde ou je peux retirer de l’argent à un guichet automatique, enregistrer et payer mes courses sans avoir affaire à une caissière, prendre le métro sans voir le conducteur, et « travailler » seule devant mon ordinateur réalise à merveille ce vœu que j’ai fait il y a encore peu de temps.

 

Par Aude Caylar - Publié dans : XxX
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Mardi 12 août 2008

      Mon bureau est en réalité un placard. Je quitte la colonie a la fin du mois, dans quinze jours. En attendant, je ne fais rien, de neuf heures à dix sept heures. Au moment de la pause déjeuner, je fais quelque chose : je mange. Les fourmis mangent un sandwich les yeux sur l’écran et puis tentent de relâcher un peu de pression en prenant un café rapide debout, en riant nerveusement et en faisant des blagues stupides, avant de jeter les gobelets dans la poubelle comme s’ils leur brulaient les doigts. Je déjeune seule dans mon placard en lisant. Puis je vais me faire un thé et contempler un instant le silence hyperactif de l’open space. Ensuite je retrouve mon placard et mon ennui. Je lis. Je surfe un peu hasard sur Internet, au fil de mes recherches spontanées : ovni, potins, capitales du monde, confessions, concours de nouvelles, mythologies.

 

J’aime bien lire les blogs ou des gens qui se veulent glamour racontent leur vie sexuelle. Les descriptions de l’acte sont toujours bourrées de cliches et d’expressions toutes faites : « titiller les tétons »,  « ses couilles claquent sur mes fesses », « son gland contre mon palais ». Les quelques blogs qui échappent a cette invasion versent complètement dans le registre fleur bleue, a grand renfort de « bouton de rose », de « globes laiteux » et autres « septième ciel ».  Le sexe est très difficile a décrire car ce n’est rien, juste un acte physique, avec une petite part de merveilleux, l’orgasme, qui nous porte a croire que l’on vit une expérience unique alors que cela s’apparente plus a un match de catch avec son bien aime. Ces quelques secondes de flottement, les yeux dans les yeux avec son vis-à-vis, nous font croire à la métaphysique. Peut-être ai je trop souffert par le passe, ou peut-être suis-je simplement hors sujet : je n’ai pas fait l’amour depuis cinq ans.

 

La guerre, je la fais tous les jours. Dans ma tête. J’écrase le crane de la Reine sous mes coups répétés, je mets un coup de pied dans la fourmilière. Mais dans les faits je somnole tout l’après midi. Je cherche du travail, aussi, mollement. A mon âge canonique de trente cinq ans, peu de choix s’offrent à moi. Secrétaire, personal assistant, réceptionniste, caissière. Pas des boulots horribles, simplement peu en accord avec mes diplômes. Ecole de commerce et licence d’histoire de l’art. L’utile et l’agréable. Au fond peu importe. Mes études, surtout ma licence, je l’ai faite d’abord pour moi, pas pour trouver un travail. Et si je serai moins payée hors de la colonie, mon bureau sera peut-être plus agréable, mes journées moins atones, mes poumons un peu plus emplis d’oxygène.

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Lundi 11 août 2008

     L’air évolue en volutes dans la serre ou pianotent les petites fourmis consciencieuses. Il fait une chaleur à crever. Dans mon bureau, la petite plante en pot que j’ai apportée en janvier est morte en février, desséchée. Le ventilateur tourne à vide au dessus de ma tête. Je bois deux litres d’eau par jour. Je me mouille le front régulièrement et essuie les perles de sueur qui se forment sur ma lèvre supérieure. Suer, sueur, en sueur. Elle nous colle, nous suit partout. Tout le temps, nous suons. Puis nous nous essuyons. Puis nous nous douchons et nous mettons du déodorant. Mais rien n’y fait, dix minutes après la douche des auréoles se forment déjà et la moiteur revient.

 

Au bureau, c’est la fournaise du diable. Une fourmi s’est évanouie il y a trois jours, au moment le plus critique, après la pause déjeuner. Elle s’est soudain effondrée en avant, renversant l’écran de son ordinateur, sa tête s’écrasant sur le clavier. Les fourmis avoisinantes lèvent la tête, prennent un air affolé mais ne savent pas quoi faire. Moment de flottement dans l’open space. La fourmi tombée au combat reste immobile. Une de ses congénères se précipite enfin dans le couloir et crie « A l’aide ! Une fille fait un malaise ! » Deux personnes émergent de leur bureau : moi et le type du service informatique, qui accourt au côté de la fourmi évanouie. Il l’allonge en lui surélevant les pieds, demande de l’eau, lui mouille le visage, la fait boire un peu. Les fourmis alentour sont complètement hébétées, ont du mal à croire que quelque chose est réellement en train de se passer devant elles, qu’elles ne rêvent pas éveillées. Leur cerveau est tellement plein de données et de processus qu’il n’a pas encore compris ce qui se passe, qu’il n’a pas effectué le transfert vers la réalité. La fourmi revient à la vie, étonnée et honteuse. Elle bondit sur ses pieds et insiste pour reprendre immédiatement le travail. Elle remercie son sauveur sans le regarder, d’une petite voix embarrassée, comme si ce n’était vraiment pas la peine de lui sauver la vie comme ca en causant autant d’effervescence, en dérangeant autant ses camarades. Sauf que de ce côté là, pas d’inquiétude ; certains n’ont même pas bougé de leur siège, le regard fixé sur la ligne bleue des Alpes de leur fond d’écran, aussi implacables que la statue du Commandeur. La Reine ne s’est pas déplacée.

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Vendredi 8 août 2008

         La rue, les trottoirs, la bouche de métro, le métro, le quai ou je fais un changement, encore le métro, la sortie de la bouche de métro, les trottoirs, la rue, le hall d’entrée de mon immeuble. Le même ciel gris au dessus de moi que dans le centre ville. Avant, pour décrire le ciel, on utilisait le mot « bleu ». Maintenant tout le monde dit gris. Gris comme la porte à double battants de l’immeuble. Mais dedans, tout est coloré. Il y a des tags partout. Les jeunes sont assis sur les marches de l’escalier. Ils doivent avoir le même âge que les fourmis de l’open space, mais ils n’ont rien en commun. Ils se tiennent avachis alors que les fourmis gardent le dos droit. Ils parlent fort alors que les fourmis se taisent. Ils rient à leurs propres blagues idiotes alors qu’une fourmi aura un petit sourire entendu. Ils sont à l’aise dans leurs vêtements trois fois trop grands alors que les fourmis sont comprimées de partout, pour occuper le moins d’espace vital possible. Bref, ils irradient une certaine vitalité, alors même qu’ils restent assis sur ces marches toute la journée. Dans l’affairement des fourmis, il y a quelque chose de mécanique.

 

Les jeunes se lèvent à mon approche, me bousculent, me crient dessus, me soufflent dans le cou pendant que je me fraie un passage dans l’escalier. Le dernier cri de « grosse pute » et les éclats de rire retentissent à mes oreilles tandis que je gravis l’escalier jusqu’au cinquième étage. L’ascenseur ? En panne. Toujours.

 

Chez moi, il fait trop chaud. Je dors nue et sans drap et je suis pourtant en sueur au matin. En rentrant du travail, j’ouvre toutes les fenêtres : celle de la cuisine, celle du salon/chambre, celle de la salle de bain. Je prends aussitôt une douche pour me débarrasser de la sueur et de la vision de la Reine assise dans son fauteuil. Pendant que je suis dans la salle de bain, on tape à ma porte. « He, salope ! Ouvre! » Au bout de deux minutes, bruit de cavalcade entrecoupée de rires. Puis silence dans la cage d’escalier.

 

Il reste des chips dans mon placard, de la glace au congélateur et un pack de 6 au frigo. Je m’installe devant la télé avec le tout. Je vais rester assise toute la soirée, dans un va et vient entre télé, ordinateur, chaine hifi et lecteur dvd. Comme à peu près tous les soirs. Comment donc puis-je avoir l’impression de commencer à vivre en rentrant chez moi ? Je m’en fiche de faire du sport, de voir des gens cons, de prendre l’air. Je veux juste rêver un peu, m’échapper, aller le plus loin possible. C’est beaucoup plus simple de voyager dans sa tête. Je ne chatte pas, je ne téléphone pas, je ne Face book pas. Je regarde deux, trois films par soir, télécharge de la musique, lit un livre tous les deux jours. C’est vain, je vous l’accorde. C’est le seul refuge que j’ai trouvé : la culture. Pas d’élitisme cependant : je regarde de tout, des thrillers, des comédies stupides, des films d’horreur, des bons films. Pareil pour les livres ou la musique. Je veux juste penser à autre chose, être ailleurs. Et si de temps en temps je suis émue ou je ris, c’est une divine surprise qui me donne l’impression que j’ai raison de continuer à vivre.

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Jeudi 7 août 2008

     Quand nous sommes en pleine séparation, mon ordinateur et moi, je vais prendre un café pour calmer mes nerfs. La machine a café occupe un coin de l’open space de mon étage, entre le micro onde et le frigo. Les petites têtes tristes des fourmis massées dans ce grand espace se lèvent a mon entrée, vides d’expression comme d’habitude. Vite vite, elles se baissent à nouveau et fixent un ensemble de pixels qui signifie quelque chose pour elles. Faut-il changer la couleur de ceci ? Faut-il prévenir Untel ? Doit-on accepter la proposition de Bidule ? Vite vite. Elles suent à grosses gouttes, les fourmis, du mauvais côté de la belle verrière, entassées comme elles le sont, presque nez à nez avec leur collègue qu’elles n’ont pas choisi. La sueur dévale leur colonne vertébrale et laisse une trace sombre sur leur chemise bleu clair. Le pantalon de costume les gêne un peu partout, a la taille, à l’aine, aux genoux. La jupe de tailleur oblige à garder les jambes bien serres pendant que la sueur s’infiltre entre les cuisses et sous les fesses. Les talons comme les chaussures pointues martyrisent le petit orteil, serrent la plante des pieds, au point de vouloir les jeter le plus loin possible et enfin pouvoir étirer ses orteils. La cravate se resserre lentement autour des cous. Mais elles restent en position, les bonnes petites fourmis, au rapport, attentives aux moindres sursauts de la Reine et à la bonne sante de la colonie, fières d’y avoir leur place, désireuses de faire de leur mieux. Braves insectes.

 

La Reine, la voila. Grasse, grosse, avec un bon bidon rigolard et toute une collection de doubles mentons. Plus beaucoup de cheveux sur le crane mais plein de poils sur les mains. La Reine aussi est en costume anthracite, avec une belle cravate rose qui pend sur sa chemise blanche. Quand elle entre dans l’open space, les fourmis se lèvent toutes en même temps, dans un grand brouhaha, et restent droites comme des i devant leur « poste de travail ». La Reine sourit devant cet ordre et cette diligence. « Restez assis, les jeunes ! » Tous se rassoient avec la même vélocité. Le ton mielleux de la Reine leur assène quelques mots d’encouragements : « Bon, je voulais juste voir si tout allait bien, hein ? Il fait chaud pas vrai ? Eh oui je sais, mais on n’a pas encore raccorde la clim a cette partie du bâtiment, ca aurait du être fait il y a un mois déjà mais bon dans le bâtiment les délais c’est élastique hein… Bon j’espère que vous souffrez pas trop et que vous avez quelque chose à faire, si vous avez des questions n’hésitez pas, vous savez ou me trouver. Le bureau du fond avec le grand fauteuil, haha ! »

 

Sur ce, la Reine disparait et va vaquer a ses occupations tandis que les stagiaires se remettent à fixer leur écran et a cliquer fiévreusement de l’index. Des questions ? Des centaines se bousculent dans leurs petites têtes : est ce que je vais faire ca toute ma vie ? Est-ce que je ferais mieux de me spécialiser dans la finance d’entreprise ou de marché? C’est quoi Microsoft Visio ? Comment on dit « créances douteuses » en anglais ? Elle s’appelle comment la petite brune la bas ? Il est quelle heure ? Pourquoi ce stage de merde… Pourquoi cette vie de merde (.com)… Des choses à faire aussi ce n’est pas ce qui manque. Ce soir 17h la Reine revient pour faire un point sur leur « to do list » de la semaine. Pauvres fourmis.

 

Moi à 17 heures je rentre chez moi. Je croise le type du service informatique dans l’ascenseur. Il s’y engouffre juste avant que les portes ne se ferment. On évite soigneusement de se regarder et on se tait. Sait-il que je lui en veux toujours un peu de savoir guérir mon ordinateur chéri aussi diligemment ? Il n’a pas l’air de s’en douter, vu le sourire discret qu’il me lance en s’élançant hors de l’ascenseur, puis en disparaissant dans la porte a battants.

 

Je traverse le hall de la colonie d’un pas lent, profitant de l’air climatise qui ici fonctionne a plein tubes. Des silhouettes noires sont massées autour du comptoir d’accueil ou parlent dans le vide, leur kit mains libres férocement plante dans leur oreille. Quand je quitte le bureau, j’ai l’impression que ma vraie vie commence. Quand j’arrive au boulot, j’ai l’impression de me mettre en apnée jusqu'à 17 heures. Je me demande si les autres ont aussi ce sentiment d’évoluer dans un univers étrange, décalé, en apesanteur, s’ils ne revivent que lorsqu’ils posent le pied dans la rue, parmi la foule de passants, de vrais gens. Est-ce parce que je n’aime pas mon boulot ou est ce inhérent a mon boulot ? Mystère. Peut-être que les fourmis aussi vivent à demi durant les heures ouvrées, se mettant par reflexe en arrêt respiratoire. Peut-être ne sont-elles pas qu’une armée de zombies tristes. Peut-être, mais j’en doute.

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Mercredi 6 août 2008
         

        

Il y a des jours où je hais mon ordinateur. Oui, toi là-bas, avec ton écran ridiculement plat et tes touches au bruit de claquettes. Je te déteste. Tu es désespérément géométrique, rasoir, gris chiant. Tu ne me réponds jamais. Tu n’arrives pas à comprendre ce que je cherche, et tu trouves toujours quelque chose complètement a cote de la plaque. Tu me fais mal au dos, mal au cou, mal aux poignets, mal aux doigts nerveusement crispes autour de ta souris. Je vois trouble à cause de toi. J’ai des migraines et ma vue baisse. Mais ça tu t’en fous pas vrai ?

 

Tu t’en fous parce que tu sais très bien que ce que nous vivons est une « love/hate relationship » ; que je ne peux pas me passer de toi tout en te haïssant comme je n’ai jamais détesté personne. Quand tu bugges, je commence à hurler, mais quand je vois que tu fais semblant de ne pas entendre et restes muré dans ton silence, la culpabilité m’envahit. Je te cajole, te susurre des mots doux, te fais d’éternelles promesses que je ne tiendrai pas. « Si tu redémarres correctement je nettoierai ton clavier… » Mais tu n’écoutes rien ! C’est fini, je t’abandonne, je me désintéresse de ton sort ; puisse le réparateur du service informatique trouver quelque chose à aimer en toi et soyez heureux, tous les deux.

 

J’affecte de n’avoir rien à fiche que tu m’aies abandonnée, ah ça non. Pas question d’errer dans le couloir dans l’espoir d’avoir de tes nouvelles. Tu vois, je me passe très bien de toi. Et pourtant, à la seconde où j’entends que tout est terminé entre toi et ton mécano, je me précipite en tremblant vers toi, appuie sur le bouton « power » et tente avec anxiété de déchiffrer ton état d’esprit. M’aimes-tu encore un peu ? Es-tu prêt à m’accorder une nouvelle chance ? Oui, soulagement, le logo « Windows » apparait à l’écran, tu ronronnes de plaisir sous mes caresses, tout est de retour à la normale. Jusqu'à notre prochaine dispute.

 

Le réparateur est très compréhensif, heureusement. Il lève a peine un sourcil face à mes explications rendues confuses par la rage. Il me fait simplement sortir du bureau pendant qu’il s’occupe de mon bien aimé. Comment arrive-t-il, lui, à l’amadouer ? Mystère. Je n’ose pas demander par peur de briser le sortilège.

Par Aude Caylar - Publié dans : XxX
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