Aujourd’hui, quelque chose de très étrange a eu lieu à la fourmilière. J’ai parlé avec le type du service informatique. Ou plutôt, il est venu me parler. Il a frappé a ma porte, l’a entrouverte et a passé sa tête par l’ouverture.
-Quel est le dernier livre que vous avez lu ?
-Pardon ?
-Le titre du dernier livre que vous avez lu. Ou son auteur.
-Mais pourquoi ?
-Un sondage.
-Un sondage ? Mais a quel sujet ?
-Au sujet du dernier livre que vous avez lu.
-1984.
-Le livre précédent ?
-Heu… Lovecraft.
-Le livre précédent ?
-Dites, il n’a qu’une seule question votre sondage ?
-C’est la dernière.
-Très bien. Sa Majesté des Mouches.
-Merci pour votre participation.
Il a referme la porte en douceur et j’ai entendu ses pas s’éloigner dans le couloir. Je ne sais même pas son nom ni ce qu’il fait pour la colonie, a part cajoler mon ordinateur.
J’ai sollicite une entrevue avec la Reine, aujourd’hui. Nous devons discuter de choses sérieuses, comme ma prime de licenciement. Ou le motif de mon licenciement, par exemple. Tout ce que je sais a ce propos, c’est un e-mail type qui me l’a appris il y deux semaines. « Nous avons le regret de vous annoncer que nous sommes obliges de cesser de recourir a vos services dans le cadre de nos activités »… Apres dix ans dans une boite, c’est un peu sec quand même. Je pénètre donc dans l’antre de la Reine assez confiante en ma capacité à obtenir des explications. Je pousse la porte mais le bureau est vide. Elle m’a pose un lapin.
J’attends quand même sur le seuil pendant un moment, guettant une téléportation surprise ou une soudaine apparition par une porte dérobée. J’attends cinq, dix, vingt minutes. Ce n’est pas comme si j’avais quelque chose de mieux a faire. Au bout d’un moment, j’entre dans la pièce et effectue une petite visite, par curiosité. A quoi ressemble la vie de la Reine ? Pas de photos d’enfants sur les murs, juste la Reine en tenue de squash, la Reine qui a pêché un énorme poisson, la Reine au restaurant avec son épouse. Il est habille comme pour aller travailler et elle porte une sublime robe longue dans les tons mauve, qui colle a ses omoplates décharnées, qui accentue encore le creusement de ses joues maigres. Pourtant, elle est bronzée ; sa peau a la teinte agressive du fromage dans les cheeseburgers de Mc Donald. Ses cheveux bouffent autour de sa tête, comme un gros nuage toxique. C’est la Reine en version féminine, apprêtée, et anorexique.
Sinon, la pièce est assez vide : pas de livres sur les étagères, pas de CDs, pas de classeurs. Juste le grand bureau en acajou avec l’immense écran pose dessus. Le fauteuil en cuir brun me fait de l’œil. Il a l’air tellement plus confortable que ma chaise qui vacille en faisant « skrouic skrouik ». Avec délice, je m’y laisse tomber et tourne sur moi-même. Je pourrai m’endormir, faire une petite sieste, même s’il n’est que 10H30.
Evidemment, quand j’ouvre les yeux à nouveau, la Reine est sur le seuil et me fixe d’un air accusateur et incompréhensif. L’œil est dans la tombe et il me regarde.
