Mardi 30 août 2011 2 30 /08 /Août /2011 23:44

 

Une silhouette vient se refléter dans la vitre panoramique, interrompant le fil de mes pensées. Un homme grand, dans la trentaine, en costume cravate.  Il a des cernes sous les yeux, les traits tirés, quelque chose d’un peu vide dans le regard. Il s’installe sur le fauteuil en face de moi sans me consulter, puis fait signe au serveur de lui servir également du champagne.

Je fouille rapidement ma mémoire, mais impossible de le replacer. Ce qui ne peut signifier qu’une chose.

-Vous allez bien ?

Décidément, c’est la question du moment.

-Non.

Il n’écoute pas ma réponse, car on lui apporte sa coupe. Il s’efforce de sourire en la levant à mon attention.

-Santé, comme on dit, pas vrai ?

Je ne bouge pas, je le regarde boire d’une traite, puis, un peu à regret, reposer son attention sur moi.

-Je me suis permis de venir vous parler, car vous aviez l’air un peu seule. Ca ne vous embête pas ?

Je suis incapable d’être ferme, je suis tout de suite envahie de pitié pour mes semblables, même un ressort cassé comme lui.

-Non.

Il sourit à nouveau, un peu rasséréné, reprenant du poil de la bête.

-Vous êtes jolie.

-Merci.

-Vous êtes célibataire ?

-Oui.

Banco. Ses yeux s’allument, s’animent.

-Ca vous dit que je vous raccompagne chez vous ?

Un autre soir, j’aurais peut-être dit oui. Je me serais forcée à accepter, pour toucher la peau de quelqu’un d’autre, pour me rappeler que je suis un être humain encore vivant. Mais ce soir, je n’en ai pas besoin ; je ne suis plus seule.

-Désolée, mais non.

La mâchoire se serre, imperceptiblement. Il passe la main dans ses cheveux bruns.

-Et pourquoi ça ?

-Je n’ai pas envie ce soir.

-Je ne te plais pas ?

-Je ne sais pas.

Il secoue la tête, et attrape la poignée de sa sacoche d’ordinateur.

-Moi, tu ne me plais pas. Mais j’avais juste envie de baiser. Dommage.

Il se lève et va s’asseoir devant une autre femme qui pianote sur son téléphone, dix tables plus loin. Je reporte mon regard sur la ville qui se découpe contre le soleil de fin d’après-midi. Il est temps que je rentre. Après tout, j’ai quelque chose à faire aujourd’hui.

 


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Jeudi 10 septembre 2009 4 10 /09 /Sep /2009 14:44

Il y a quelque chose dans les villes de maintenant qui te renvoie à ce que tu as de plus fragile. Tu marches d’un pas ferme sur de l’asphalte dur, tu te frottes contre le gris des murs, tu t’étioles sous la lumière crue des néons du métro. Les affiches publicitaires sont comme des putes affamées : elles te font un gringue monstre, aussi outrageux que leur taille pharaonique et leurs couleurs saturées. Tu évolues dans un monde gris parsemé de touches douloureusement colorées. Et cet univers qui tourne autour de toi te râpe, te grignote, te malaxe. Tu le subis, il te tripote. Le réel, c’est quand on se cogne. Tu prends des murs de plein fouet, encore et encore. Tu attends au feu rouge, les yeux dans le vague, prêt à redémarrer.

 

Les gens que tu côtoies, que tu dépasses, que tu bouscules, que tu évites de regarder dans les yeux dans les transports, ce ne sont pas des frères. Ce ne sont même pas des compagnons de galère. Tu es seul, tout seul dans tes abysses. Autour de toi il y a une somme d’individus sur la défensive ou plein d’ennui, qui n’ont rien à dire ou refusent de le faire. Lassitude terrible de la transhumance du matin. Un occasionnel mendiant vient faire sa tournée de wagon, tu l’évites, tu as honte. Honte de posséder des choses qui lui font envie, tout en ressentant ce vide immense à la place du bonheur tant attendu. Tu l’envies même, un tout petit peu. Il a des raisons d’être triste.

 

Tu sors du métro, il y a le ciel, il est gris ou bleu, tu le vois noir. Au bout de cette rue il y a ce pensum sans intérêt appelé travail, à l’opposé de cette « activité libératrice » que t’ont décrite les doux rêveurs du cours de philo. Un sursaut dans tes jambes, un petit frisson, un battement de paupières. Il suffirait de tourner à gauche, tout de suite. De marcher sans s’arrêter. On tomberait sur la mer. On tomberait peut-être même bien sur la vie. Tes pieds piaffent dans tes chaussures de ville. Tu tournes la tête, un sourire naissant sur tes lèvres.

 

Un coup de klaxon sur ta droite. Ta main se crispe sur ton sac, tes épaules retombent, tu baisses la tête et tu continues tout droit, résigné. La fugue sera pour une autre fois, tu sais, la fois où tu auras le courage qui t’a toujours manqué. Atterré par ta propre inconsistance, tu serres les dents, la rage monte. Un matin comme les autres où le chagrin se mêle à une colère sourde contre ces règles que tu n’as pas choisies mais que tu as si bien intériorisées que tu ne peux pas t’en débarrasser. Tu aimerais pouvoir en vouloir à quelqu’un mais tu es trop lucide pour blâmer un autre que toi. Changer de peau, abandonner l’ancienne derrière soi comme une mue devenue inutile.

 

Les portes vitrées te régalent de leur ballet hypnotique et t’accueillent à bras ouverts. Le portique bipe de joie en te reconnaissant. Ils t’attendent, eux. Ici, on a besoin de toi, puisqu’on te paie pour venir. Tu es désiré, demandé, intégré. Tu es chez toi, et ta rage se calme un peu. Tout ira bien. En montant l’escalier, elle s’efface totalement pour laisser toute sa place à cette tristesse sans fond mêlée de solitude, où s’entremêlent certitudes et autres habitudes. Tu flottes, les yeux fermés, dans les limbes de ta vie, comme une âme en peine qui a raté le baptême symbolisant l’entrée dans la vie véritable. Tu es toujours en attente d’un quelconque sacrement tout en te demandant s’il n’est pas trop tard depuis longtemps. Tu ne sais pas, tu ne sais plus. Tu pousses la porte de l’open space, un sourire plaqué sur le visage. Tu ne veux pas savoir.


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Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /Sep /2009 16:55

Ce soir, j’ai décidé de faire quelque chose de différent. Je ne suis pas rentrée chez moi directement après la colonie, comme d’habitude. J’ai pris le métro jusqu’à l’hôtel Ritz, en centre ville. Les dorures baroques de sa façade luisent encore doucement malgré la pluie de la semaine dernière. J’ai pris l’ascenseur jusqu’au toit. Il y a une gigantesque piscine là-haut, un sauna, un hammam, et avant il y avait aussi une terrasse avec des bains de soleil pour se prélasser. Ils ont mis des vitres tout autour et de l’air climatisé. Personne ne bronze plus de nos jours ; c’est trop dangereux. L’exposition trop longue aux rayons du soleil sous la trop fine couche d’ozone entraîne immédiatement cancers de la peau et autres réjouissances. Combien de temps nous disait-on, à l’école ? Une heure ? Une heure par jour d’exposition maximum. Ce qui comprend les trajets jusqu’au métro ou à l’épicerie. La terrasse du Ritz est donc devenue une verrière géante d’où on a une vue splendide sur la ville.

 

Je m’attable devant un Coca à une petite table collée à la vitre. En baissant les yeux, j’aperçois les rares passants qui se pressent à mes pieds. Les tours des proches banlieues hérissent de pointes élégantes la ligne d’horizon que je fixe d’un œil satisfait. Je m’apprête à boire une gorgée de mon Coca quand je me ravise et appelle le serveur : « Une coupe de champagne, s’il vous plaît ». Je la déguste en silence et en souriant, le regard rivé au gris du ciel, tout à ma joie nouvelle. C’est un jour de fête, aujourd’hui : je ne suis plus seule.

 

Ca s’est passé au moment de la pause de midi. Je mâchonnais mon taboulé industriel en repensant au film que j’avais vu la veille. Soudain, le type du service informatique a poussé la porte de mon bureau. Je l’ai regardé, surprise, la fourchette en l’air.

 

-Bonjour, je suis désolé d’interrompre votre déjeuner, mais je viens effectuer une visite de contrôle de votre matériel informatique. Ne vous dérangez pas pour moi, j’en ai pour une minute.

 

Je me pousse pour lui faire de la place devant l’ordinateur et m’installe à l’autre bout de mon bureau. Quel emmerdeur ! Et ma pause déjeuner alors ? C’est sacré, bordel ! Le voilà qui se penche sous la table pour tripatouiller des fils et des bidules. Il relève la tête :

 

-Vous pourriez venir voir une seconde ? Je crois que votre unité centrale a un souci.

 

Exaspérée, je m’agenouille à grand peine et le rejoins sous le bureau. Il tient une clé USB dans sa main. Il parle d’une voix sans timbre, saccadée et comme agacée :

 

-Tenez. Ne la perdez pas, c’est très important. Ne l’installez pas au bureau ; ne l’utilisez que depuis votre ordinateur personnel. Vous vous rappelez quand vous me l’avez apporté il y a un mois pour un problème de virus ? Le virus, c’est nous qui vous l’avions envoyé. En réparant votre ordinateur, j’y ai glissé de quoi le protéger efficacement.

-Le protéger de quoi ?

-Vous regarderez ce qu’il y a sur cette clé ce soir tranquillement chez vous. Puis, quand vous aurez pris votre décision, vous enverrez un mail à adam.xyx@gmail.com. adam.xyx, à Gmail. Vous vous rappellerez ?


J’acquiesce, médusée. Il se relève.

 

-Pas besoin de souligner que cette conversation n’a jamais eu lieu, tout comme cette clé et Adam n’existent pas. D’ailleurs, à qui pourriez-vous en parler ?

 

Son ton se radoucit un peu.

 

-Vous n’êtes pas seule, vous savez.

 

Il quitte mon bureau en refermant doucement la porte derrière lui. Je reste abasourdie, la fourchette dans une main, dans l’autre la clé USB dont l’enveloppe métallisée scintille contre ma peau.

 


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Mardi 21 juillet 2009 2 21 /07 /Juil /2009 15:07

 

Je suis allée voir le médecin ce matin, comme « conseillé » par la Reine.  J'ai consulté celui de la fourmilière, qui a un cabinet au douzième étage. C'est un petit homme presque chauve, aux grands yeux fatigués derrière des lunettes rondes. Détail intéressant, il est en sous-vêtements sous sa longue blouse blanche. C'est lui qui me le dit d'emblée, en me demandant de l'excuser, mais il fait une chaleur de bœuf ici.

 

Il me fait asseoir sur une petite chaise en face de lui pendant qu'il trifouille dans ses papiers. La décoration est inexistante, les murs blanc gris. Dans un coin, une table d'examen. C'est là-dessus qu'il me fait asseoir en soutien-gorge avant de me demander : « Alors, quel est le problème ? »

 

Par où commencer ?

 

-Je ne dors pas très bien.

-C'est normal avec cette chaleur.

-J'ai des migraines.

-La chaleur, ou bien trop de stress ?

-Je suis tout le temps fatiguée.

-Sûrement des carences. Je vais vous prescrire du magnésium et du fer en gélules.

-Il paraît que je déprime.

 

Le médecin s'arrête net dans la rédaction de son ordonnance.

-Qui vous a dit ça ?

-Mon chef.

-Et c'est vrai ?

-Je ne sais pas. Quels sont les symptômes ?

-Vous n'avez plus goût à rien, vous êtes fatiguée en permanence, vous avez les idées noires... ?

Ou comment résumer mon état d'esprit depuis quelques années.

-On peut dire ça.

-Alors vous déprimez, c'est sûr.

Il tape du poing sur la table, content d'avoir trouvé le fond du problème.

-Et il y a une solution ?

-Bien sûr : deux trois antidépresseurs bien costauds, et ça va aller tout seul.

 

Ca y est, il veut me sacrifier sur l'autel du Dieu Pilule, me bourrer de réactions chimiques qui réguleront de façon complexe mes sentiments. C'est beau la science. Je ne veux pas être artificiellement heureuse.

-Je ne veux pas être sous antidépresseurs.

Là, le docteur lève la tête et un sourcil surpris :

-Alors comment comptez-vous être heureuse ?

Bonne question.

-Je préfère être malheureuse mais lucide.

-Comme vous voulez, c'est vous qui voyez, dit-il en achevant son ordonnance. Mais vous ne pensez pas qu'avec tout ce qui se passe aujourd'hui dans le monde, il vaut mieux accepter un peu d'aide pour gérer ses problèmes ? Non ? Prendre du recul sur ce qui nous entoure ?

Je ne réponds rien.

-Bon, allez. Je vous ai mis du magnésium et du fer, et aussi de l'aspirine pour les maux de tête. Pas de somnifères, je ne voudrais pas que vous fassiez une bêtise. N'hésitez pas à revenir me voir si vous changez d'avis.

 

En franchissant la porte je l'entends pester contre la chaleur en tapotant le climatiseur.

« Allez, plus fort, bon sang ! On se liquéfie en direct là mon grand ! »

 

J'aurais bien aimé qu'il me prescrive les somnifères.

 


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Mardi 21 juillet 2009 2 21 /07 /Juil /2009 11:14

 

Quand je quitte la colonie ce soir-là, le ciel s'enroule en volutes sombres et menaçantes qui semblent se presser au-dessus de la ville. Les écrans à l'arrière des bus, dans le métro, sur les façades des immeubles, répètent d'une même voix ce message en boucle :

 

« Attention. Attention. Une pluie acide se déclenchera ce soir à 19 heures et durera environ 1h30. Veuillez prendre les mesures de précaution nécessaires et rejoindre votre domicile à temps. Des abris publics d'urgence seront à votre disposition aux entrées Nord, Est, Ouest et Sud de la ville, ainsi qu'à différentes stations de métro. Veuillez vous connecter au site Internet du gouvernement pour plus d'informations. C'est tout. Attention. Attention... »

 

Il est 18 heures et les gens se pressent dans les rues et les transports en commun pour retrouver au plus vite leur studio de banlieue. Je laisse passer trois métros avant de pouvoir monter. Des effluves humains se mêlent et flottent au-dessus de nous dans le wagon. Il y a un jeune homme sur ma droite, qui défait discrètement sa cravate. Sous sa mèche blonde se cache un regard de noyé. Il tient la barre au-dessus de sa tête et valdingue pourtant de gauche à droite selon les à-coups du métro. Il tient sa sacoche d'ordinateur du bout des doigts, comme s'il espérait qu'elle lui échappe. Il a l'air épuisé. Je le reconnais soudain : il s'agit d'une des fourmis de la colonie. Il descend deux arrêts avant moi et s'éloigne d'un pas incertain.

 

Quand j'arrive à ma station, il est 18h45. C'est la cohue pour sortir. Les nuages sont plus noirs que tout à l'heure, et plus nombreux. Je marche d'un bon pas vers ma tour, encore loin. Des gens pressés me dépassent à droite, à gauche. Je me mets à courir, comme tout le monde autour de moi. Les talons des femmes résonnent sur le trottoir. Il est 18h55, plus que l'esplanade à traverser. Les premières gouttes de pluie se mettent à tomber, provoquant l'effervescence, quelques cris. Je cours le plus vite possible tout en protégeant ma tête avec mon sac. Une goutte dorée s'écrase sur mon poignet, sensation de brûlure. J'arrive à la porte de mon immeuble. Quelques personnes me suivent pour s'abriter dans le hall, renonçant à atteindre leur tour. Les jeunes de l'autre jour sont là. Ils sont toujours là. La pluie les fait beaucoup rire, l’un d'eux remonte sa capuche et ouvre la porte, comme s'il allait sortir. Evidemment, il n'en fait rien et se contente de fanfaronner. Mais un de ses amis finit par le pousser dehors d'un grand coup d’épaule. Furieux, il rentre aussitôt : « T'es malade ! Tu veux ma mort ou quoi ? » Ou quoi. Je commence à monter l'escalier.

 

La pluie cessera à 19h22. Les nuages commenceront à se défaire, le gris du ciel à réapparaître. Demain, au matin, on s'apercevra que les statues sont un peu plus défigurées, les inscriptions gravées sur les murs un peu plus effacées, les rares végétaux dissous, le monde de béton un peu plus attaqué, érodé, rongé. Ou plutôt on ne s'apercevra de rien. On foncera dans la bouche de métro et on retrouvera le sanctuaire de notre bureau.

 


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