Il y a quelque chose dans les villes de maintenant qui te renvoie à ce que tu as de plus fragile. Tu marches d’un pas ferme sur de l’asphalte dur, tu te frottes contre le gris des murs, tu t’étioles sous la lumière crue des néons du métro. Les affiches publicitaires sont comme des putes affamées : elles te font un gringue monstre, aussi outrageux que leur taille pharaonique et leurs couleurs saturées. Tu évolues dans un monde gris parsemé de touches douloureusement colorées. Et cet univers qui tourne autour de toi te râpe, te grignote, te malaxe. Tu le subis, il te tripote. Le réel, c’est quand on se cogne. Tu prends des murs de plein fouet, encore et encore. Tu attends au feu rouge, les yeux dans le vague, prêt à redémarrer.
Les gens que tu côtoies, que tu dépasses, que tu bouscules, que tu évites de regarder dans les yeux dans les transports, ce ne sont pas des frères. Ce ne sont même pas des compagnons de galère. Tu es seul, tout seul dans tes abysses. Autour de toi il y a une somme d’individus sur la défensive ou plein d’ennui, qui n’ont rien à dire ou refusent de le faire. Lassitude terrible de la transhumance du matin. Un occasionnel mendiant vient faire sa tournée de wagon, tu l’évites, tu as honte. Honte de posséder des choses qui lui font envie, tout en ressentant ce vide immense à la place du bonheur tant attendu. Tu l’envies même, un tout petit peu. Il a des raisons d’être triste.
Tu sors du métro, il y a le ciel, il est gris ou bleu, tu le vois noir. Au bout de cette rue il y a ce pensum sans intérêt appelé travail, à l’opposé de cette « activité libératrice » que t’ont décrite les doux rêveurs du cours de philo. Un sursaut dans tes jambes, un petit frisson, un battement de paupières. Il suffirait de tourner à gauche, tout de suite. De marcher sans s’arrêter. On tomberait sur la mer. On tomberait peut-être même bien sur la vie. Tes pieds piaffent dans tes chaussures de ville. Tu tournes la tête, un sourire naissant sur tes lèvres.
Un coup de klaxon sur ta droite. Ta main se crispe sur ton sac, tes épaules retombent, tu baisses la tête et tu continues tout droit, résigné. La fugue sera pour une autre fois, tu sais, la fois où tu auras le courage qui t’a toujours manqué. Atterré par ta propre inconsistance, tu serres les dents, la rage monte. Un matin comme les autres où le chagrin se mêle à une colère sourde contre ces règles que tu n’as pas choisies mais que tu as si bien intériorisées que tu ne peux pas t’en débarrasser. Tu aimerais pouvoir en vouloir à quelqu’un mais tu es trop lucide pour blâmer un autre que toi. Changer de peau, abandonner l’ancienne derrière soi comme une mue devenue inutile.
Les portes vitrées te régalent de leur ballet hypnotique et t’accueillent à bras ouverts. Le portique bipe de joie en te reconnaissant. Ils t’attendent, eux. Ici, on a besoin de toi, puisqu’on te paie pour venir. Tu es désiré, demandé, intégré. Tu es chez toi, et ta rage se calme un peu. Tout ira bien. En montant l’escalier, elle s’efface totalement pour laisser toute sa place à cette tristesse sans fond mêlée de solitude, où s’entremêlent certitudes et autres habitudes. Tu flottes, les yeux fermés, dans les limbes de ta vie, comme une âme en peine qui a raté le baptême symbolisant l’entrée dans la vie véritable. Tu es toujours en attente d’un quelconque sacrement tout en te demandant s’il n’est pas trop tard depuis longtemps. Tu ne sais pas, tu ne sais plus. Tu pousses la porte de l’open space, un sourire plaqué sur le visage. Tu ne veux pas savoir.