Jeudi 10 septembre 2009

Il y a quelque chose dans les villes de maintenant qui te renvoie à ce que tu as de plus fragile. Tu marches d’un pas ferme sur de l’asphalte dur, tu te frottes contre le gris des murs, tu t’étioles sous la lumière crue des néons du métro. Les affiches publicitaires sont comme des putes affamées : elles te font un gringue monstre, aussi outrageux que leur taille pharaonique et leurs couleurs saturées. Tu évolues dans un monde gris parsemé de touches douloureusement colorées. Et cet univers qui tourne autour de toi te râpe, te grignote, te malaxe. Tu le subis, il te tripote. Le réel, c’est quand on se cogne. Tu prends des murs de plein fouet, encore et encore. Tu attends au feu rouge, les yeux dans le vague, prêt à redémarrer.

 

Les gens que tu côtoies, que tu dépasses, que tu bouscules, que tu évites de regarder dans les yeux dans les transports, ce ne sont pas des frères. Ce ne sont même pas des compagnons de galère. Tu es seul, tout seul dans tes abysses. Autour de toi il y a une somme d’individus sur la défensive ou plein d’ennui, qui n’ont rien à dire ou refusent de le faire. Lassitude terrible de la transhumance du matin. Un occasionnel mendiant vient faire sa tournée de wagon, tu l’évites, tu as honte. Honte de posséder des choses qui lui font envie, tout en ressentant ce vide immense à la place du bonheur tant attendu. Tu l’envies même, un tout petit peu. Il a des raisons d’être triste.

 

Tu sors du métro, il y a le ciel, il est gris ou bleu, tu le vois noir. Au bout de cette rue il y a ce pensum sans intérêt appelé travail, à l’opposé de cette « activité libératrice » que t’ont décrite les doux rêveurs du cours de philo. Un sursaut dans tes jambes, un petit frisson, un battement de paupières. Il suffirait de tourner à gauche, tout de suite. De marcher sans s’arrêter. On tomberait sur la mer. On tomberait peut-être même bien sur la vie. Tes pieds piaffent dans tes chaussures de ville. Tu tournes la tête, un sourire naissant sur tes lèvres.

 

Un coup de klaxon sur ta droite. Ta main se crispe sur ton sac, tes épaules retombent, tu baisses la tête et tu continues tout droit, résigné. La fugue sera pour une autre fois, tu sais, la fois où tu auras le courage qui t’a toujours manqué. Atterré par ta propre inconsistance, tu serres les dents, la rage monte. Un matin comme les autres où le chagrin se mêle à une colère sourde contre ces règles que tu n’as pas choisies mais que tu as si bien intériorisées que tu ne peux pas t’en débarrasser. Tu aimerais pouvoir en vouloir à quelqu’un mais tu es trop lucide pour blâmer un autre que toi. Changer de peau, abandonner l’ancienne derrière soi comme une mue devenue inutile.

 

Les portes vitrées te régalent de leur ballet hypnotique et t’accueillent à bras ouverts. Le portique bipe de joie en te reconnaissant. Ils t’attendent, eux. Ici, on a besoin de toi, puisqu’on te paie pour venir. Tu es désiré, demandé, intégré. Tu es chez toi, et ta rage se calme un peu. Tout ira bien. En montant l’escalier, elle s’efface totalement pour laisser toute sa place à cette tristesse sans fond mêlée de solitude, où s’entremêlent certitudes et autres habitudes. Tu flottes, les yeux fermés, dans les limbes de ta vie, comme une âme en peine qui a raté le baptême symbolisant l’entrée dans la vie véritable. Tu es toujours en attente d’un quelconque sacrement tout en te demandant s’il n’est pas trop tard depuis longtemps. Tu ne sais pas, tu ne sais plus. Tu pousses la porte de l’open space, un sourire plaqué sur le visage. Tu ne veux pas savoir.

Par Aude Caylar - Publié dans : XxX
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Vendredi 4 septembre 2009

      Ce soir, j’ai décidé de faire quelque chose de différent. Je ne suis pas rentrée chez moi directement après la colonie, comme d’habitude. J’ai pris le métro jusqu’à l’hôtel Ritz, en centre ville. Les dorures baroques de sa façade luisaient encore doucement malgré la pluie de la semaine dernière. J’ai pris l’ascenseur jusqu’au toit. Il y a une gigantesque piscine là-haut, un sauna, un hammam, et avant il y a avait aussi une terrasse avec des bains de soleil pour se prélasser. Ils ont mis des vitres tout autour et de l’air climatisé. Personne ne bronze plus de nos jours ; c’est trop dangereux. L’exposition trop longue aux rayons du soleil sous la trop fine couche d’ozone entraîne immédiatement cancers de la peau et autres réjouissances. Combien de temps nous disait-on, à l’école ? Une heure ? Une heure par jour d’exposition maximum. Ce qui comprend les trajets jusqu’au métro ou à l’épicerie. La terrasse du Ritz est donc devenue une verrière géante d’où on a une vue splendide sur la ville.


Je m’attable devant un Coca à une petite table collée à la vitre. En baissant les yeux j’aperçois les rares passants qui se pressent à mes pieds. Les tours des proches banlieues hérissent de pointes élégantes la ligne d’horizon que je fixe d’un œil satisfait. Je m’apprête à boire une gorgée de mon Coca quand je me ravise et appelle le serveur : « Une coupe de champagne, s’il vous plaît ». Je la déguste en silence et en souriant, le regard rivé au gris du ciel, tout à ma joie nouvelle. C’est un jour de fête, aujourd’hui : je ne suis plus seule.


Ca s’est passé au moment de la pause de midi. Je mâchonnais mon taboulé industriel en repensant au film que j’avais vu la veille. Soudain, le type du service informatique a poussé la porte de mon bureau. Je l’ai regardé, surprise, la fourchette en l’air.


-Bonjour, je suis désolé d’interrompre votre pause déjeuner, mais je viens effectuer une visite de contrôle de votre matériel informatique. Ne vous dérangez pas pour moi, j’en ai pour une minute.


Je me pousse pour lui faire de la place devant l’ordinateur et m’installe à l’autre bout de mon bureau. Quel emmerdeur ! Et ma pause déjeuner alors ? C’est sacré bordel ! Le voilà qui se penche sous la table pour tripatouiller des fils et des bidules. Il relève la tête :


-Vous pourriez venir voir une seconde ? Je crois que votre unité centrale a un souci.


Exaspérée, je m’agenouille à grand peine et le rejoins sous le bureau. Il tient une clé USB dans sa main. Il parle d’une voix sans timbre, saccadée et comme agacée :


-Tenez. Ne la perdez pas, c’est très important. Ne l’installez pas au bureau ; ne l’utilisez que depuis votre ordinateur personnel. Vous vous rappelez quand vous me l’avez apporté il y a un mois pour un problème de virus ? Le virus, c’était nous qui vous l’avions envoyé. En réparant votre ordinateur, j’y ai glissé de quoi le protéger efficacement.

-Le protéger de quoi ?

-Vous regarderez ce qu’il y a sur cette clé ce soir tranquillement chez vous. Puis quand vous aurez pris votre décision, vous enverrez un mail à adam.xyx@gmail.com. adam.xyx, à Gmail. Vous vous rappellerez ?


J’acquiesce, médusée. Il se relève.


-Pas besoin de vous souligner que cette conversation n’a jamais eu lieu, tout comme cette clé et Adam n’existent pas. D’ailleurs, à qui pourriez-vous en parler ?


Son ton se radoucit un peu.


-Vous n’êtes pas seule, vous savez.


Il quitte mon bureau en refermant doucement la porte derrière lui. Je reste abasourdie, la fourchette dans une main, dans l’autre la clé USB dont l’enveloppe métallisée scintille contre ma peau.
Par Aude Caylar - Publié dans : XxX
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Mardi 21 juillet 2009

Je suis allée voir le médecin ce matin, comme « conseillé » par la Reine.  J'ai consulté celui de la fourmilière, qui a un cabinet au quatrième. C'est un petit homme presque chauve, aux grands yeux fatigués derrière ses lunettes rondes. Détail intéressant, il est en sous-vêtements sous sa longue blouse. C'est lui qui me le dit d'emblée, en me demandant de l'excuser, mais il fait une chaleur de bœuf ici.

 

Il me fait asseoir sur une petite chaise en face de lui pendant qu'il trifouille dans ses papiers. La déco est inexistante, les murs blanc gris. Dans un coin, une table d'examen. C'est là-dessus qu'il me fait asseoir en soutien-gorge avant de me demander : « Alors, quel est le problème ? »

 

Par où commencer ?

-Je ne dors pas très bien.

-C'est normal avec cette chaleur.

-J'ai des migraines.

-La chaleur, ou bien trop de stress ?

-Je suis tout le temps fatiguée.

-Sûrement des carences. Je vais vous prescrire du magnésium et du fer en gélules.

-Il paraît que je déprime.

 

Le médecin s'arrête net dans la rédaction de son ordonnance.

-Qui vous a dit ça ?

-Mon chef.

-Et c'est vrai ?

-Je ne sais pas. Quels sont les symptômes ?

-Vous n'avez plus le goût à rien, vous êtes fatiguée en permanence, vous avez les idées noires... ?

Ou comment résumer mon état d'esprit depuis quelques années.

-On peut dire ça.

-Alors vous déprimez, c'est sûr.

Il tape du poing sur la table, content d'avoir trouvé le fond du problème.

-Et il y a une solution ?

-Bien sûr : deux trois antidépresseurs bien costauds, et ça va aller tout seul.

 

Ca y est, il veut me sacrifier sur l'autel du Dieu Pilule, me bourrer de réactions chimiques qui réguleront de façon complexe mes sentiments. C'est beau la science. Je ne veux pas être artificiellement heureuse.

-Je ne veux pas être sous antidépresseurs.

Là, le docteur lève la tête et un sourcil surpris :

-Alors comment comptez-vous être heureuse ?

Bonne question.

-Je préfère être malheureuse mais lucide.

-Comme vous voulez, c'est vous qui voyez, dit-il en achevant son ordonnance. Mais vous ne pensez pas qu'avec tout ce qui se passe aujourd'hui dans le monde, il vaut mieux accepter un peu d'aide pour gérer ses problèmes ? Non ? Prendre du recul sur ce qui nous entoure ?

Je ne réponds rien.

-Bon, allez. Je vous ai mis du magnésium et du fer, et aussi de l'aspirine pour les maux de tête. Pas de somnifères vu que vous déprimez, je ne voudrais pas que vous fassiez une bêtise. N'hésitez pas à revenir me voir si vous changez d'avis.

 

En franchissant la porte je l'entends pester contre la chaleur en tapotant le climatiseur.

« Allez, plus fort, bon sang ! On se liquéfie en direct là mon grand ! »

 

J'aurais bien aimé qu'il me prescrive les somnifères.

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Mardi 21 juillet 2009

Quand je quitte la colonie ce soir-là, le ciel s'enroule en des volutes sombres et menaçantes qui semblent se presser au-dessus de la ville. Les écrans à l'arrière des bus, dans le métro, sur les façades des immeubles, répètent d'une même voix ce message en boucle :

 

« Attention. Attention. Une pluie acide se déclenchera ce soir à 19 heures et durera environ 1h30. Veuillez prendre les mesures de précaution nécessaires et rejoindre votre domicile à temps. Des abris publics d'urgence seront à votre disposition aux entrées Nord, Est, Ouest et Sud de la ville, ainsi qu'à différentes stations de métro. Veuillez vous connecter au site Internet du gouvernement pour plus d'informations. C'est tout. Attention. Attention... »

 

Il est 18 heures et les gens se pressent dans les rues et les transports en commun pour retrouver au plus vite leur studio de banlieue. Je laisse passer trois métros avant de pouvoir monter. Des effluves humains se mêlent et flottent au-dessus de nous dans le wagon. Il y a un jeune homme sur ma droite, qui défait discrètement sa cravate. Sous sa mèche blonde se cache un regard de noyé. Il tient la barre au-dessus de sa tête et valdingue pourtant de gauche à droite selon les à-coups du métro. Il tient sa sacoche d'ordinateur du bout des doigts, comme s'il espérait qu'elle lui échappe. Il a l'air épuisé. Je le reconnais soudain : il s'agit d'une des fourmis de la colonie. Il descend deux arrêts avant moi et s'éloigne d'un pas incertain.

 

Quand j'arrive à ma station, il est 18h45. C'est la cohue pour sortir. Les nuages sont plus noirs que tout à l'heure, et plus nombreux. Je marche d'un bon pas vers ma tour, encore loin. Des gens pressés me dépassent à droite, à gauche. Je me mets à courir, comme tout le monde autour de moi. Les talons des femmes résonnent sur le trottoir. Il est 18h55, plus que l'esplanade à traverser. Les premières gouttes de pluie se mettent à tomber, provoquant l'effervescence, quelques cris. Je cours le plus vite possible tout en protégeant ma tête avec mon sac. Une goutte dorée s'écrase sur mon poignet, sensation de brûlure. J'arrive à la porte de mon immeuble. Quelques personnes me suivent pour s'abriter dans le hall, renonçant à atteindre leur tour. Les jeunes de l'autre jour sont là. Ils sont toujours là. La pluie les fait beaucoup rire, un d'entre eux remonte sa capuche et ouvre la porte, comme s'il allait sortir. Evidemment, il n'en fait rien et se contente de fanfaronner. Mais un de sa bande finit par le pousser dehors d'un grand coup. Furieux, il rentre aussitôt « T'es malade ! Tu veux ma mort ou quoi ? » Ou quoi. Je commence à monter l'escalier.

 

La pluie cessera à 19h22. Les nuages commencent à se défaire, le gris du ciel à réapparaître. Demain, au matin, on s'apercevra que les statues sont un peu plus défigurées, les inscriptions gravées sur le mur un peu plus effacées, les rares végétaux dissous, le monde de béton un peu plus attaqué, érodé, rongé. Ou plutôt on ne s'apercevra de rien. On foncera dans la bouche de métro et on retrouvera le sanctuaire de notre bureau.

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Mardi 21 juillet 2009

-Vous n'allez pas bien ?

 

Le climatiseur ronronne doucement en faisant vibrer l'air du bureau royal. Je sens des gouttes de sueur se former sur mon front, dévaler paresseusement mes joues, mon nez, jusqu'à l'encolure de ma chemise. Chaud. La Reine aussi est incommodée, elle s'agite dans son fauteuil, s'évente avec un dossier, mais surtout me regarde. Me regarde vraiment.

 

-Vous n'allez pas bien ?

 

Quand elle repose sa question, je comprends qu'il s'agit d'une vraie interrogation, et non d'une figure rhétorique. La Reine craint pour ma santé mentale. En même temps, elle envisage encore la possibilité que j'aille bien. Que je sois satisfaite de mon petit bureau avec sa plante, de mon petit salaire, de ma petite vie de bonne ouvrière. J'aimerais parfois que ce soit aussi simple.

 

Je rassemble mon courage et réponds :

 

-Non, je ne vais pas bien.

-Pourquoi ?

 

Je suis abasourdie par cette conversation surréaliste. Pourquoi ? Pour mille et une raisons qui n'en sont pas. Parce que je ne veux pas aller bien. Parce que personne ne va bien à présent ? Parce que ce serait triste d'aller bien par les temps qui courent. Parce qu'aller mal est une manifestation de refus de ce qui m'entoure.

 

-Je ne sais pas.

 

-Ecoutez, je ne suis pas un monstre, vous savez. Ca peut arriver à tout le monde, de déprimer. C'est une maladie qui se soigne. A votre place, je consulterais, vous en seriez débarrassé en quelques mois. En attendant, vous comprenez bien qu'on ne peut pas vous garder ici. Il vous faut du repos, du calme. Et puis il faut que l'entreprise tourne aussi, hein ? On ne peut pas vous garder indéfiniment dans votre coin en attendant que vous alliez mieux, pas vrai ? Alors, faîtes-moi plaisir, prenez de vraies vacances. Allez respirer l'air frais des Alpes, tiens, ça vous fera du bien. Vous connaissez les Alpes ? Non ? Il y a des coins magnifiques. Avec ma femme...

 

La Reine se croit à son club de golf ou bien à une réception mondaine et m'abreuve d'anecdotes choisies sur ses vacances sur le Mont Blanc. Un temps magnifique, dix degrés en permanence, quelle fraîcheur, on respire là-haut, on n'a pas chaud, pas comme dans cette saloperie de bureau, n'est ce pas ? Hahahaha. Je ne dis rien, j'attends que ça passe. Je viens d'apprendre que je suis en dépression.

 

Une petite tape sur l'épaule, et la Reine se lève pour me reconduire à la porte.

 

-Allez, ne vous en faîtes pas, ça va aller. Profitez-en bien, d'accord ? Vous partez vendredi.

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Jeudi 14 août 2008

       Aujourd’hui, quelque chose de très étrange a eu lieu à la fourmilière. J’ai parlé avec le type du service informatique. Ou plutôt, il est venu me parler. Il a frappé a ma porte, l’a entrouverte et a passé sa tête par l’ouverture.

-Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

-Pardon ?

-Le titre du dernier livre que vous avez lu. Ou son auteur.

-Mais pourquoi ?

-Un sondage.

-Un sondage ? Mais a quel sujet ?

-Au sujet du dernier livre que vous avez lu.

-1984.

-Le livre précédent ?

-Heu… Lovecraft.

-Le livre précédent ?

-Dites, il n’a qu’une seule question votre sondage ?

-C’est la dernière.

-Très bien. Sa Majesté des Mouches.

-Merci pour votre participation.

Il a referme la porte en douceur et j’ai entendu ses pas s’éloigner dans le couloir. Je ne sais même pas son nom ni ce qu’il fait pour la colonie, a part cajoler mon ordinateur.

 

J’ai sollicite une entrevue avec la Reine, aujourd’hui. Nous devons discuter de choses sérieuses, comme ma prime de licenciement. Ou le motif de mon licenciement, par exemple. Tout ce que je sais a ce propos, c’est un e-mail type qui me l’a appris il y deux semaines. « Nous avons le regret de vous annoncer que nous sommes obliges de cesser de recourir a vos services dans le cadre de nos activités »… Apres dix ans dans une boite, c’est un peu sec quand même. Je pénètre donc dans l’antre de la Reine assez confiante en ma capacité à obtenir des explications. Je pousse la porte mais le bureau est vide. Elle m’a pose un lapin.

 

J’attends quand même sur le seuil pendant un moment, guettant une téléportation surprise ou une soudaine apparition par une porte dérobée. J’attends cinq, dix, vingt minutes. Ce n’est pas comme si j’avais quelque chose de mieux a faire. Au bout d’un moment, j’entre dans la pièce et effectue une petite visite, par curiosité. A quoi ressemble la vie de la Reine ? Pas de photos d’enfants sur les murs, juste la Reine en tenue de squash, la Reine qui a pêché un énorme poisson, la Reine au restaurant avec son épouse. Il est habille comme pour aller travailler et elle porte une sublime robe longue dans les tons mauve, qui colle a ses omoplates décharnées, qui accentue encore le creusement de ses joues maigres. Pourtant, elle est bronzée ; sa peau a la teinte agressive du fromage dans les cheeseburgers de Mc Donald. Ses cheveux bouffent autour de sa tête, comme un gros nuage toxique. C’est la Reine en version féminine, apprêtée, et anorexique.

 

Sinon, la pièce est assez vide : pas de livres sur les étagères, pas de CDs, pas de classeurs. Juste le grand bureau en acajou avec l’immense écran pose dessus. Le fauteuil en cuir brun me fait de l’œil. Il a l’air tellement plus confortable que ma chaise qui vacille en faisant « skrouic skrouik ». Avec délice, je m’y laisse tomber et tourne sur moi-même. Je pourrai m’endormir, faire une petite sieste, même s’il n’est que 10H30.

 

Evidemment, quand j’ouvre les yeux à nouveau, la Reine est sur le seuil et me fixe d’un air accusateur et incompréhensif. L’œil est dans la tombe et il me regarde.

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Mercredi 13 août 2008

         Il y a encore peu de temps, ma vie n’était pas ce désert affectif, cette longue traversée en mer avec à peine quelques gouttes d’eau douce chaque jour. Dans ma vie il y avait des gens, toute une collection de filles, de garçons, de parents, d’amis, de voisins, de profs… Puis il y eut un garçon, un bébé, plus de bébé, plus de garçon. Plus de parents non plus, mais ça, c’est le lot de tous les trentenaires. Mon père est mort d’un accident cardio vasculaire à 55 ans et ma mère d’un cancer de l’estomac à 54 ans. Au moins ils ont eu le temps et la chance de connaitre leur petit fils et d’aller le rejoindre. Les fourmis de l’open space ont quoi, 20, 21 ans ? Dans deux ou trois ans, elles auront leur premier diplôme, dans quatre ou cinq ans leur second, et puis elles travailleront pour de bon. L’espérance de vie moyenne se situant autour de 55 ans, elles se dévoueront corps et âme à leur travail dans l’espoir de mettre suffisamment d’argent de côté rapidement pour pouvoir « prendre leur retraite », c'est-à-dire attendre la mort loin de la colonie. Elles n’auront pas le temps, pas l’envie de faire des enfants. Les enfants sont devenus des accessoires très prolétaires de nos jours ; il n’est plus de bon ton d’en faire. Ceux qui procréent aujourd’hui sont ceux qui n’ont aucune chance de « prendre leur retraite » et donc les petites gens.

 

Mon bébé était une exception, dans le sens ou à la fois le garçon et moi avions tous les diplômes nécessaires pour trimer vingt bonnes années et en passer cinq à s’auto congratuler. Il s’agissait d’un « accident ». Du moins c’est ce que j’ai dit au papa, qui s’est empressé de prendre ses jambes à son cou. En fait, je voulais savoir ce que cela faisait, de se sentir vivant. Avoir une chose étrangère et gigoteuse à l’intérieur de mon ventre est l’expérience la plus extrême que j’ai vécue. Quand je pense qu’il n’y a pas si longtemps un bébé naissait toutes les trois secondes dans le monde, je trouve ma vie bien pathétique pour qu’un événement aussi anodin la bouscule.

 

Mon bébé disparu, j’ai choisi de faire disparaitre mes amis. Je n’en avais jamais eu beaucoup de toute façon. Une bonne moitié appartenait à la fourmilière et s’est donc lancée dans le processus de « travailler plus pour gagner plus », donc je n’ai plus eu beaucoup de nouvelles de cette génération de connaissances rencontrées en école de commerce. La génération suivante, celle de la fac d’histoire de l’art, a connu des destins plus variés : engagement dans l’armée pour ne pas mourir de faim, suicide, petits boulots, disparition. Peu à peu, ils ont été emportés ailleurs et ceux qui restaient, c’est moi qui les ai poussés par-dessus bord. Je ne voulais plus avoir à parler à quelqu’un, jamais. Un monde ou je peux retirer de l’argent à un guichet automatique, enregistrer et payer mes courses sans avoir affaire à une caissière, prendre le métro sans voir le conducteur, et « travailler » seule devant mon ordinateur réalise à merveille ce vœu que j’ai fait il y a encore peu de temps.

 

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Mardi 12 août 2008

      Mon bureau est en réalité un placard. Je quitte la colonie a la fin du mois, dans quinze jours. En attendant, je ne fais rien, de neuf heures à dix sept heures. Au moment de la pause déjeuner, je fais quelque chose : je mange. Les fourmis mangent un sandwich les yeux sur l’écran et puis tentent de relâcher un peu de pression en prenant un café rapide debout, en riant nerveusement et en faisant des blagues stupides, avant de jeter les gobelets dans la poubelle comme s’ils leur brulaient les doigts. Je déjeune seule dans mon placard en lisant. Puis je vais me faire un thé et contempler un instant le silence hyperactif de l’open space. Ensuite je retrouve mon placard et mon ennui. Je lis. Je surfe un peu hasard sur Internet, au fil de mes recherches spontanées : ovni, potins, capitales du monde, confessions, concours de nouvelles, mythologies.

 

J’aime bien lire les blogs ou des gens qui se veulent glamour racontent leur vie sexuelle. Les descriptions de l’acte sont toujours bourrées de cliches et d’expressions toutes faites : « titiller les tétons »,  « ses couilles claquent sur mes fesses », « son gland contre mon palais ». Les quelques blogs qui échappent a cette invasion versent complètement dans le registre fleur bleue, a grand renfort de « bouton de rose », de « globes laiteux » et autres « septième ciel ».  Le sexe est très difficile a décrire car ce n’est rien, juste un acte physique, avec une petite part de merveilleux, l’orgasme, qui nous porte a croire que l’on vit une expérience unique alors que cela s’apparente plus a un match de catch avec son bien aime. Ces quelques secondes de flottement, les yeux dans les yeux avec son vis-à-vis, nous font croire à la métaphysique. Peut-être ai je trop souffert par le passe, ou peut-être suis-je simplement hors sujet : je n’ai pas fait l’amour depuis cinq ans.

 

La guerre, je la fais tous les jours. Dans ma tête. J’écrase le crane de la Reine sous mes coups répétés, je mets un coup de pied dans la fourmilière. Mais dans les faits je somnole tout l’après midi. Je cherche du travail, aussi, mollement. A mon âge canonique de trente cinq ans, peu de choix s’offrent à moi. Secrétaire, personal assistant, réceptionniste, caissière. Pas des boulots horribles, simplement peu en accord avec mes diplômes. Ecole de commerce et licence d’histoire de l’art. L’utile et l’agréable. Au fond peu importe. Mes études, surtout ma licence, je l’ai faite d’abord pour moi, pas pour trouver un travail. Et si je serai moins payée hors de la colonie, mon bureau sera peut-être plus agréable, mes journées moins atones, mes poumons un peu plus emplis d’oxygène.

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Lundi 11 août 2008

     L’air évolue en volutes dans la serre ou pianotent les petites fourmis consciencieuses. Il fait une chaleur à crever. Dans mon bureau, la petite plante en pot que j’ai apportée en janvier est morte en février, desséchée. Le ventilateur tourne à vide au dessus de ma tête. Je bois deux litres d’eau par jour. Je me mouille le front régulièrement et essuie les perles de sueur qui se forment sur ma lèvre supérieure. Suer, sueur, en sueur. Elle nous colle, nous suit partout. Tout le temps, nous suons. Puis nous nous essuyons. Puis nous nous douchons et nous mettons du déodorant. Mais rien n’y fait, dix minutes après la douche des auréoles se forment déjà et la moiteur revient.

 

Au bureau, c’est la fournaise du diable. Une fourmi s’est évanouie il y a trois jours, au moment le plus critique, après la pause déjeuner. Elle s’est soudain effondrée en avant, renversant l’écran de son ordinateur, sa tête s’écrasant sur le clavier. Les fourmis avoisinantes lèvent la tête, prennent un air affolé mais ne savent pas quoi faire. Moment de flottement dans l’open space. La fourmi tombée au combat reste immobile. Une de ses congénères se précipite enfin dans le couloir et crie « A l’aide ! Une fille fait un malaise ! » Deux personnes émergent de leur bureau : moi et le type du service informatique, qui accourt au côté de la fourmi évanouie. Il l’allonge en lui surélevant les pieds, demande de l’eau, lui mouille le visage, la fait boire un peu. Les fourmis alentour sont complètement hébétées, ont du mal à croire que quelque chose est réellement en train de se passer devant elles, qu’elles ne rêvent pas éveillées. Leur cerveau est tellement plein de données et de processus qu’il n’a pas encore compris ce qui se passe, qu’il n’a pas effectué le transfert vers la réalité. La fourmi revient à la vie, étonnée et honteuse. Elle bondit sur ses pieds et insiste pour reprendre immédiatement le travail. Elle remercie son sauveur sans le regarder, d’une petite voix embarrassée, comme si ce n’était vraiment pas la peine de lui sauver la vie comme ca en causant autant d’effervescence, en dérangeant autant ses camarades. Sauf que de ce côté là, pas d’inquiétude ; certains n’ont même pas bougé de leur siège, le regard fixé sur la ligne bleue des Alpes de leur fond d’écran, aussi implacables que la statue du Commandeur. La Reine ne s’est pas déplacée.

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Vendredi 8 août 2008

         La rue, les trottoirs, la bouche de métro, le métro, le quai ou je fais un changement, encore le métro, la sortie de la bouche de métro, les trottoirs, la rue, le hall d’entrée de mon immeuble. Le même ciel gris au dessus de moi que dans le centre ville. Avant, pour décrire le ciel, on utilisait le mot « bleu ». Maintenant tout le monde dit gris. Gris comme la porte à double battants de l’immeuble. Mais dedans, tout est coloré. Il y a des tags partout. Les jeunes sont assis sur les marches de l’escalier. Ils doivent avoir le même âge que les fourmis de l’open space, mais ils n’ont rien en commun. Ils se tiennent avachis alors que les fourmis gardent le dos droit. Ils parlent fort alors que les fourmis se taisent. Ils rient à leurs propres blagues idiotes alors qu’une fourmi aura un petit sourire entendu. Ils sont à l’aise dans leurs vêtements trois fois trop grands alors que les fourmis sont comprimées de partout, pour occuper le moins d’espace vital possible. Bref, ils irradient une certaine vitalité, alors même qu’ils restent assis sur ces marches toute la journée. Dans l’affairement des fourmis, il y a quelque chose de mécanique.

 

Les jeunes se lèvent à mon approche, me bousculent, me crient dessus, me soufflent dans le cou pendant que je me fraie un passage dans l’escalier. Le dernier cri de « grosse pute » et les éclats de rire retentissent à mes oreilles tandis que je gravis l’escalier jusqu’au cinquième étage. L’ascenseur ? En panne. Toujours.

 

Chez moi, il fait trop chaud. Je dors nue et sans drap et je suis pourtant en sueur au matin. En rentrant du travail, j’ouvre toutes les fenêtres : celle de la cuisine, celle du salon/chambre, celle de la salle de bain. Je prends aussitôt une douche pour me débarrasser de la sueur et de la vision de la Reine assise dans son fauteuil. Pendant que je suis dans la salle de bain, on tape à ma porte. « He, salope ! Ouvre! » Au bout de deux minutes, bruit de cavalcade entrecoupée de rires. Puis silence dans la cage d’escalier.

 

Il reste des chips dans mon placard, de la glace au congélateur et un pack de 6 au frigo. Je m’installe devant la télé avec le tout. Je vais rester assise toute la soirée, dans un va et vient entre télé, ordinateur, chaine hifi et lecteur dvd. Comme à peu près tous les soirs. Comment donc puis-je avoir l’impression de commencer à vivre en rentrant chez moi ? Je m’en fiche de faire du sport, de voir des gens cons, de prendre l’air. Je veux juste rêver un peu, m’échapper, aller le plus loin possible. C’est beaucoup plus simple de voyager dans sa tête. Je ne chatte pas, je ne téléphone pas, je ne Face book pas. Je regarde deux, trois films par soir, télécharge de la musique, lit un livre tous les deux jours. C’est vain, je vous l’accorde. C’est le seul refuge que j’ai trouvé : la culture. Pas d’élitisme cependant : je regarde de tout, des thrillers, des comédies stupides, des films d’horreur, des bons films. Pareil pour les livres ou la musique. Je veux juste penser à autre chose, être ailleurs. Et si de temps en temps je suis émue ou je ris, c’est une divine surprise qui me donne l’impression que j’ai raison de continuer à vivre.

Par Aude Caylar - Publié dans : XxX
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